"Vie et mort en quatre rimes" est le nouveau roman d’Amos Oz, écrivain israëlien, publié en 2008 chez Gallimard. Il s’ouvre sur une série de questions, des plus simplistes aux plus indiscrètes en passant par les plus saugrenues, qui sont censées être posées à l’auteur à l’occasion d’une table ronde prévue au Centre culturel Shunia Schor. L’écrivain, suffisamment habile, pour éviter celles qui sont dénuées d’intérêt ou gênantes, n’a qu’une solution, donner libre cours à son imagination pour entraîner ses lecteurs sur d’autres pistes et il va s’installer une bonne demi-heure à l’avance dans un petit bistrot à une encâblure du Centre pour tuer le temps en observant la clientèle et en inventant la vie des personnages qui l’inspirent. C’est ainsi qu’une galerie de portraits va naître sous nos yeux : l’ensemble fera l’objet d’un livre. Habituée aux lectures-rencontres à Paris ou en province, l’indiscrétion de certaines questions m’a, pour le moins, surprise, bien que l’auteur les tourne en dérision. Une chose est certaine, dans la culture israëlienne, "débattre est un sport aussi populaire que le football dans notre pays", les Israëliens recherchent le désaccord, ils ont besoin de la controverse, source de créativité et dès leur plus jeune âge, les enfants sont encouragés à douter, à contester... Le peuple juif est "un peuple du verbe" ; pendant des siècles, "ses cathédrales étaient de plume.". Dans le bistrot, le décor est planté et l’on a l’impression d’assister à la représentation d’une pièce de théâtre. Scène 1 : Une serveuse de 16 printemps, affriolante, en minijupe, les seins haut remontés, essuie la table tandis que l’écrivain - c’est toujours lui qui parle - promène son regard lubrique sur les jambes galbées et fermes de la jeune personne : "C’est fini, oui ? implore-t-elle ?...". Aussitôt, il imagine le premier amour de Riki et la narration est très drôle ; différentes scènes très pittoresques se succèdent, pleines d’humour... Plus tard, au Centre, il nous décrit "le spécialiste en littérature" qui, "debout, son crâne chauve miroitant sous les spots du plafond, pérore avec conviction... : comparaisons, parallèles, influences, sources d’inspiration, trames cachées...". Que d’artifices dont l’auteur se passerait volontiers ! Il n’écoute plus et laisse vaguer ses yeux dans la salle, observe les auditeurs et construit leur destin, "les guidant dans les méandres de son oeuvre, "tous ces personnages constituent "la comédie humaine" ; son écriture est rabelaisienne et ses portraits, celui du "délégué à la Culture", "un gros rougeaud aux joues striées de veines bleues, dont la figure rappelle une pomme blette oubliée au fond d’une corbeille où elle s’est ratatinée", et celui d’"un poète en herbe avec son visage boutonneux et ses cheveux noirs frisés pareils à de la paille de fer poussiéreuse" me font penser à certaines peintures d’Archimboldo. Comme chez Rabelais, le réalisme fusionne avec la fantaisie, ce qui fait le charme du roman ; les jeux de mots("Point d’époux sans mariée, ni de pour sans parlers", les boutades et les traits d’esprit nous amusent : Amos Oz nous fait rire. Il a voulu dépeindre les gens de tous les jours, les petites gens à la recherche de l’amour, du bonheur ; on sent qu’il aime et respecte ses personnages dont il parle avec chaleur malgré leur portrait caricatural. Cependant, à la fin de la soirée, la réalité va infiltrer l’imaginaire : Rochale Reznik, la comédienne, "fille timide, maigre..., jolie mais pas attirante avec ses cheveux sombres nattés à l’ancienne mode..."" a pourtant séduit l’écrivain qui la félicite pour "sa lecture pleine de sensibilité et le charme de sa voix, ..., votre voix est exactement la voix intérieure du personnage, telle que je l’entendais en l’écrivant parce que vous lisez réellement de l’intérieur", et il se propose de la raccompagner chez elle mais elle est attendue par Joselito :"- Joselito ? - C’est mon chat. Un démon déguisé en chat."... Suivent de très beaux passages empreints de sensualité, d’érotisme, de délicatesse et de poésie. Amos Oz a beaucoup de talent, il écrit très bien, son livre est dense, concis, magnifique, très divertissant et salutaire. Il semble déplorer que les lecteurs n’interprètent pas toujours avec justesse sa pensée, la communication est parfois difficile et il en éprouve une certaine mélancolie mais les différentes interprétations d’un livre peuvent aussi l’enrichir.
"Un bourgeon, une feuille morte, la mort et la vie Le fruit du hasard, non, un principe établi.".(in Vie et mort en quatre rimes de Stefania Beit Hal’lachmi, poète oublié). La vie est un jeu et un perpétuel recommencement.
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