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Que reste-t-il de l’oeuvre de Jean-Patrick Manchette ?
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A l’occasion de la parution aux éditions Gallimard du premier volume du “Journal” (1966-1974), Bibliosurf publie un questionnaire réalisé par Anissa Belhadjin pour un dossier publié en juin 2005 sur le site Mauvais genres.


photo d'Anne Pambrun

Quels romans de Manchette avez-vous aimés (ou pas) ?

Philippe Arnaud : J’aime tout manchette. Si je devais absolument choisir : Le petit bleu de la côte ouest et Nada ( un blues et une java ). 

Luc Baranger : Je les aime tous avec une prédilection pour Le petit bleu de la côte Ouest. Rien que le titre me rend jaloux.

Maïté Bernard : J’ai découvert "Le petit bleu de la côte ouest" l’été de la canicule, parce que je n’avais plus rien à lire. Il traînait dans la maison, il faisait trop chaud pour bouger, je l’ai ouvert... et je l’ai lu d’une traite.

C’est toujours agréable quand un livre dont tout le monde vous a parlé comme
d’un grand livre ne déçoit pas.

Depuis j’hésite beaucoup à en lire d’autres. Peur d’être déçue. Après avoir découvert, effarée et hilare, le film "Le Choc" avec Delon et Deneuve, je crois que je vais lire le livre de Manchette dont il est adapté, "La position du tireur couché"

Joseph Bialot : J’ai découvert Manchette au début des années 70. J’ai été ébloui par "O Dingos, ô chateaux !". Ensuite est venu "Nada" qui reste, pour moi, son ouvrage majeur, bien au-delà du " Petit bleu de la Côte Ouest" qui est d’une facture beaucoup plus standard.

"Nada" était la naissance d’une nouvelle façon d’aborder et d’écrire le roman noir. D’un coup, tout le passé du polar "classique" et du récit noir à l’américaine filait au musée. L’ennui est que Manchette n’a pas eu de successeur. Tout le monde a voulu faire du "Manchette" mais n’a pas réussi à réécrire Nada. Nada...est devenu néant ! Un peu comme cette ordure de génie qu’était Céline. Plus personne n’écrit comme Balzac mais personne ne réussit à traduire la misérable condition humaine comme le fait Céline dans "Mort à crédit", par exemple.

Gérard Delteil : J’ai beaucoup aimé l’affaire N’Gustro. En revanche, certains de ses livres, comme par exemple Fatale, ne m’ont pas plus du tout. Certaines de ses critiques, notamment sur Westlake, sont très subtiles et très intéressantes, mais il affiche souvent une prétention et une attitude de donneurs de leçons très déplaisantes.

Cédric Fabre : J’ai lu ses chroniques, Le petit Bleu, la Position du tireur couché et Nada.

Dominique Manotti : J’aime beaucoup Le petit bleu de la côte ouest, et La position du tireur couché. Je n’aime pas Fatale.

Xavier Mauméjean : J’ai découvert Manchette à la fac, en lisant coup sur coup La position du tireur couché et Le petit bleu de la côte Ouest . Davantage que les histoires, ce qui m’a frappé c’est le style, la distance froide par rapport aux événements racontés, l’oeil de l’entomologiste. Manchette est parfois proche de Perec, justement dans cette distance.

Francis Mizio : Je n’en ai lu qu’un : “Le petit bleu de la côte ouest”. Les autres traînent dans la pile à lire depuis dix ans.

François Muratet : J’ai lu pas mal des bouquins de Manchette avant d’écrire. Mon préféré c’est Nada. Je l’ai trouvé très fort, très radical, très émouvant, drôle aussi. Et surtout, c’était bien le reflet de notre époque, il parlait de nous, enfin de mon univers, l’extrême gauche, de la révolte, de la haine des flics qui nous contrôlaient tout le temps dans le métro.

Jean-Hugues Oppel : En tête devant tous les autres :Nada ; juste derrière, ex-aequo : Ô dingos, ô châteaux !(alias "Folle à tuer" au cinéma) et L’homme au boulet rouge(western en série noire co-écrit avec B.J. Sussman) ; ensuite, L’Affaire N’Gustro etLa Position du tireur couché ; puis Le Petit Bleu de la côte ouest.
J’aime moins les Tarpon.

Jean-Jacques Reboux : Mes préférés : Nada, O dingos, ô châteaux ! Que d’os. Une grande tendresse pour Eugène Tarpon (et son double au cinéma Jean-François Balmer). Je n’ai pas lu son dernier roman chez Rivages.

J’aime bien aussi (et peut-être surtout) le Manchette chroniqueur et rentre-dans-le-lard. En revanche, l’exploitation à des fins partisanes des points-de-vue à l’emporte-pièce de Manchette sur ses congénères par certains journaux méprisant le polar (je pense à un numéro des Inrockuptibles titré "Manchette : le polar, c’est mort") m’irrite profondément. Ce sont ces gens-là qui sont morts ! 

Christian Roux : Le petit bleu de la côte Ouest (Trois hommes à abattre). Nada

Colin Thibert : J’ai particulièrement aimé "Le petit bleu de la côte ouest", "Nada", et "l’affaire N’Gustro".

Un peu moins "Fatale", "Que d’os" "O dingos ô chateaux" et j’avoue ne pas me souvenir de "La positon du tireur couché" que j’ai pourtant lu. Bon, je vais le relire.

Maxime Vivas : On dit « Manchette » et aussitôt les érudits vous parlent de Hammett, Chandler, Guy Debord, Trotsky, Marx et de plein d’autres. Tout cela est sans doute vrai et je suis persuadé en tout cas que Manchette était un de ces marxistes nullement encartés.

Mais ce n’est pas tout. Il en manque un, et de taille.

J’ai découvert Manchette dans les années 70, par hasard, à la bibliothèque municipale d’Aubervilliers : « Morgue pleine ». C’est le titre qui m’avait attiré pour sa parodie du vers de Hugo. La lecture a été un choc.

Vingt ans plus tard, je participais à Bourg en Bresse à un colloque sur Roger Vailland. C’est un auteur dont l’écriture m’a bouleversé. Je crois avoir tout lu de lui et beaucoup de ce qu’on a écrit sur lui. J’ai rencontré des gens qui ont été les amis de ce romancier-journaliste-dandy-alcoolique-drogué-grand-reporter-
résistant-communiste-obsédé-sexuel. J’en ai fait le héros d’un de mes romans où il projette d’assassiner Céline. Bref, pendant le débat qui a suivi les communications, un jeune homme a demandé le micro et a dit, en substance : « Je prépare un mémoire de maîtrise de lettres sur l’écriture comparée de Roger Vailland et de Jean-Patrick Manchette. Les similitudes sont étonnantes. D’ailleurs, dans deux de ses romans, Manchette fait référence à Vailland. »

De retour chez moi, j’ai vérifié. Dans Nada, Manchette cite (chapitre 6) les « Ecrits Intimes » de Vailland et, dans le chapitre 9, deux personnages dissertent sur le physique de Roger Vailland avec une allusion à « Drôle de jeu » (qui valut à Vailland le prix Interallié). J’ai oublié le titre de l’autre roman où Manchette récidive.

A la question : « Quel roman de Manchette avez-vous aimé ou pas ? », je réponds que j’ai aimé tout ce que j’ai lu de lui car ils sont tous du Manchette. » Il me détesterait pour cette réponse qui frise l’idolâtrie. Je ferais la même réponse pour Vailland (même si je sais de quels écrits il faut se démarquer pour éviter d’être traité de stalinien). Quand on aime, on n’est pas obligé d’être objectifs. Ni prudents.

Pour ne pas botter en touche je dirais que j’ai beaucoup aimé : «  L’affaire N’Gustro » (Je vivais à Paris au moment de l’enlèvement de Ben Barka devant le Drugstore de Saint-Germain des Près). Et aussi Nada pour l’hommage à Vailland et pour l’intrigue dont j’aimerais bien, par les temps qui courent, qu’elle se produise en vrai quelque part (en Irak de préférence)  : l’enlèvement de l’ambassadeur des USA.

Pensez-vous être influencé par son œuvre ?

Philippe Arnaud : Inconsciemment sans doute, même si nous ne sommes pas de la même génération. Parce que je partage sa vision du monde, que la grande rigueur, la sombre épure de son style m’impressionnent et qu’il fait partie de la demi douzaine d’auteurs que je range parmi mes maîtres à écrire.

Luc Baranger : D’emblée, j’aurais dit non mais à la réflexion, mon roman Crédit revolving qui sortira en octobre n’est pas loin de certains romans de Manchette où s’exprime la révolte sociale. Alors, inconsciemment, il m’a peut-être influencé. Va savoir...

Maïté Bernard : Non, tout simplement parce que je viens de le découvrir.

Joseph Bialot : Je ne sais pas si je suis influencé par son oeuvre. Mais je suppose que lorsqu’on aime un auteur on doit automatiquement et inconsciemment retrouver certains de ses tics. J’écris sans préalable, selon le moment et mes "besoins" psychologiques, et me vante de n’avoir jamais besoin de coach (l’horrible mot) ni de gourou.

Gérard Delteil : Non, je ne pense pas du tout avoir été influencé par Manchette. J’ai plutôt été influencé par Jim Thomson, et en ce qui concerne les français, par les auteurs classiques comme Maurice Leblanc.

Cédric Fabre : Pas sur son aspect politique. Mais son écriture, très concise, extrêmement subtilement épurée, travaillée. J’ai vu avec ses romans qu’on pouvait être un styliste rigoureux, avec une fluidité de langage extraordinaire, sans pour autant donner dans le lyrique. J’étais très attiré par une écriture lyrique, en venant à l’écriture de fiction, une écriture qui lorgnait vers les formules poétiques, qui était souvent allusive, elliptique. Lire Manchette m’a donné envie de me méfier de ce type d’écriture. Même si je n’y parviens pas tout à fait, je m’efforce de dire les faits, les émotions et les pensées, de mettre en liens et en rapports de causes à effets, les perversités de comportements liées à des pensées et des croyances erronées de mes personnages, donc d’émotions déplacées, démesurées, donc de comportements violents. Le cercle vicieux du pathos.

Manchette m’a convaincu que mon écriture, qui se voulait poétique, était inefficace, un peu lourde, inadaptée aux romans que je voulais écrire.

Sur le fond, j’ai été très marqué par Nada, par la façon dont des personnages pouvaient foncer dans le mur, qu’ils n’arrivaient pas à trouver d’issues de secours, perdus dans des comportements (auto)destructeurs, au-delà du fond politique de l’affaire, qui m’a moins intéressé.

Mais je ne crois pas que ce soit un marquage au fer rouge. Manchette m’a donné des idées à un moment donné de ma vie. Il ne m’intéresse plus tellement aujourd’hui. La lecture que nous faisons n’est valable qu’à un certain moment donnée. Ensuite l’influence qu’elle a sur nous est beaucoup atténuée par d’autres lectures. Jack O’Connell est un auteur que j’ai lu après Manchette, et qui m’a donc lancé sur d’autre pistes, et notamment, sur m’envie de m’éloigner des univers de ces polars français un peu usés, aujourd’hui, de m’éloigner d’une description minutieuse de notre époque, d’être plus imaginatif, inventif, de créer des mondes "imaginaires", de lorgner vers l’Uchronie et la SF. Lire Manchette, aujourd’hui, me donne l’envie de m’en éloigner. Le relisant, je le trouve maintenant psychorigide, dans son écriture. Pas assez "lâché", un peu coincé. Ce qui n’empêche pas la gratitude et la dette que j’ai pour ses écrits, qui m’ont lancé sur une piste importante, à un moment de ma vie.

Dominique Manotti : " Le premier problème qui se pose au polar français est qu’il n’est pas américain... Quand l’art est devenu une marchandise (nommée culture), l’hégémonie économique et politique est aussi hégémonie culturelle. Face à l’hégémonie américaine, des formes anciennes peuvent survivre (ainsi du théâtre kabuki ou du roman à énigme dans le goût anglais), mais ce qui se crée de nouveau se définit nécessairement par son rapport aux formes américaines." J.P. Manchette, Chroniques, p.77

Ce que Manchette écrivait en 1979 me parait être toujours vrai une quinzaine d’années plus tard, quand j’ai commencé à écrire. J’étais une grosse lectrice de polars, mais pratiquement exclusivement de polars américains. Je pense donc que l’influence de J.P. Manchette sur moi a été très limitée, pour ne pas dire inexistante. C’est après le passage à l’écriture (1993-95) que j’ai diversifié mes lectures, lu des auteurs français, anglais, italiens, scandinaves ou sud américains. Sans que je sache s’il s’agit d’une évolution personnelle (en devenant auteur moi même, j’aurais ressenti la nécessité de me "cultiver" ?), ou si la fameuse hégémonie américaine ne montrerait pas ses premiers signes d’essoufflement.

Xavier Mauméjean : Non, je ne pense pas. Et puis je ne partage pas vraiment sa lecture dynamique du roman policier, telle qu’elle apparaît par exemple dans sa préface au Le roman criminel de Bevenuti, Rizzoni & Lebrun.

Cela dit, oui tout de même, d’une façon indirecte via les Watchmen d’Alan Moore, puisqu’il en est le formidable traducteur.

Francis Mizio : Pas du tout. Manchette est à des lieux du genre de polar que je pratiquais.
Et si totalement, mais indirectement, puisqu’il a été le promoteur en France de Donald Westlake, dont j’ai tenté d’être un modeste rejeton.

François Muratet : Il a joué un rôle dans mon envie d’écrire du polar, tout comme Daeninckx et Bialot. J’ai aimé sa façon désinvolte de présenter les personnages, de mener l’intrigue, son humour décalé, le sérieux avec lequel il ne se prenait pas au sérieux, sa manière de parler politique, mordante et radicale, jamais démonstrative, jamais explicative, la précision dans la description des armes, sa légèreté et son savoir-faire. Je suis influencé sans aucun doute, mais est-ce que c’est visible dans ce que j’ai écrit, je ne sais pas.

Manchette n’est pas un guide, ni un maître, ni un gourou, quoiqu’il y aurait beaucoup à redécouvrir et à méditer dans ses écrits sur le polar, je dirais que c’est un ouvreur, un pionnier, un timonier, un... bon j’arrête.

Selon moi, si le polar aujourd’hui est si divers, si on trouve de tout, aussi bien du polar traditionnel que du polar expérimental, ou loufoque, ou décalé, s’il y a du policier et du roman noir, du whodunit et de la chambre close, et tout un tas de nuances et de mélanges entre tout ça, avec l’influence du roman d’aventure, l’irruption de la SF et j’en passe, c’est à la suite de l’ouverture des années 70.

Le rôle de Manchette là-dedans ? Il est mineur, car c’est un phénomène qui dépasse les frontières hexagonales. Mais tout de même, il me semble que c’est lui (avec d’autres) qui en France ouvre la voie dans les années 70, c’est lui qui permet au polar français de se déployer sans complexe, en se moquant des modèles, des prédécesseurs illustres, des intrigues policières rigoureuses, et en se donnant le droit de parler de politique et de régler des comptes avec cette société pourrie si ça l’amuse.

Jean-Hugues Oppel : Oh que oui ! Manchette m’a fait passer de l’écriture de romans de science-fiction à celle de polars, sans doute aucun. Influence thématique : plongeons les mains dans le noir et grattons là où ça fait mal. Influence littéraire : le style direct au foie, l’humour à ne pas perdre de vue, le sens de la formule (sans en abuser !), et encore le style, toujours le style approprié à l’histoire que l’on raconte.

Jean-Jacques Reboux : Non. Le comportementalisme m’est totalement étranger en tant qu’écrivain. Moi, je suis un enfant de Siniac (que Manchette adorait, la boucle est bouclée). 

Christian Roux : Un peu, comme beaucoup d’autres choses qui laissent en moi un petite trace.

Colin Thibert : Certainement ! Je ne suis pas réellement conscient de ce que j’ai pu lui emprunter... Une forme de désinvolture et d’ironie peut-être ? Les personnages désabusés ! Un rapport un peu décalé au monde et aux objets. Les phrases courtes, la précision. (Encore que récemment je me sois un peu éloigné de ce modèle) Les dialogues synthétiques.

C’est beaucoup, quand on y pense !

JB Pouy et Francis Ryck (que Pouy me pardonne s’il n’aime pas le rapprochement ?) arrivent en seconde position dans les influences françaises.

Jean Echenoz répète à l’envi qu’il doit beaucoup à Manchette. Echenoz me plaît bien aussi.

Maxime Vivas : Bien sûr, c’est ça la magie de la littérature et la force d’un auteur : il m’a eu. Ce qui m’a marqué chez Manchette/Vailland (j’agace pas, là ?) c’est cette pensée dégraissée, l’intelligence du récit, ce cynisme tranquille, cet apparent détachement, cet art du constat froid, cette (fausse) distanciation, cette noblesse de certains de leurs personnages qui s’assument (Vailland admirait « l’intégrité  » des bêtes sauvages) et cette écriture « sèche » commune aux deux et que je me garde bien d’essayer d’imiter (je m’en tiens même à l’écart).

Complétez la phrase ci-dessous :

Manchette, pour moi, c’est…

Philippe Arnaud : Une manchette de karaté, un atémi . Le coup est rapide, venant de la gauche, tranchant et terriblement efficace.

Une manchette noire, à la une : Franco est mort et le polar est vivant. 

Luc Baranger : c’est… un univers de grisaille, un pessimisme chronique qui me convient bien, une vision réaliste de l’humanité et de notre monde qui prend l’eau de toute part, l’absurdité de la vie et surtout une musique des mots. C’est pour ça, à mon avis, qu’on doit le ranger parmi les grands.

Maïté Bernard : jusqu’à ce que je le lise, Manchette c’était des clichés autour d’un mythe, à savoir, dans le désordre  : Néo polar, les yeux bleus de Delon du temps où il était beau, l’homme qui faisait écrire ses critiques cinéma par son fils, l’homme avec lequel on bassine Pouy, Villard, Daeninckx, qui doivent en avoir un peu marre parfois, non ?
Maintenant que je l’ai lu, je comprends le mythe.

Joseph Bialot : c’est l’homme qui a introduit l’hyperréalisme dans le roman noir qui n’en manquait déjà pas ! A quand le rêve dans le polar ? Peut-être avec la môme Vargas ?

Gérard Delteil : un auteur qui, pour des raisons sociologico médiatiques difficiles à cerner, peut-être parce qu’il s’agit d’un gauchiste semi-repenti qui collait bien à la période, fait l’objet d’un véritable culte, mais qui est à mon avis très "surcoté". Je lui préfère de beaucoup un auteur comme Jean-François Vilar.

Cédric Fabre : une écriture vitale, vitalisante, qui colle de très près au destin des personnages, qui les relie brillamment à la société en marche. C’est la preuve que c’est dans les marges que se construit le centre. Mais Manchette est à ce point important qu’il est important de le dépasser, de ne pas faire du Manchette, comme tant d’auteurs veulent faire du Ellroy, plus ou moins consciemment.

Manchette, c’est aussi un théoricien intéressant, mais trop politique-austère pour moi, qui suis de la génération de son fils Doug. Je ne comprends pas toujours ses subtilités de définition, polar, noir, néo-polar. Ca ressemble à son écriture de fiction : rigoriste et un peu psycho-rigide. Peut-être parce que j’ai du mal à remettre ça dans le contexte de l’époque. J’en veux un peu plus aux éditeurs, auteurs, et journalistes qui en font (de ses recueils de chroniques) une bible trop sacrée, et qui ont du mal à se débarrasser de l’idée que les genres ne sont pas étanches, qu’ils vieillissent dés lors qu’ils se conforment trop longtemps à une seule et même définition. Ce qui s’est passé avec le polar..

Un peu comme les rockers et babas des années 70, pour qui le Grateful Dead, les Beatles, Stones, (ou le jazz pour d’autres) étaient des trucs indépassables et qui sont restés un peu cons quand le mouvement punk a balayé tout ça, quand les Ramones, Pistols, New-York Dolls, Dead Boys ou autres Clash ont ringardisé une époque rock devenue vieillotte, souvent béate, et fatiguée.

Dominique Manotti : une rencontre qui n’a pas eu lieu. Nous nous sommes croisés après la guerre d’Algérie dans ce qu’il appelle "un groupuscule sous marin, la Voix Communiste". Je me souviens de sa silhouette aux tables des cafés où nous tenions nos réunions sous marines, guère plus. Lui quittait le militantisme pour partir vers le polar. Moi, j’allais y rester encore quinze ou vingt ans. Nous n’avons pas échangé plus de trois phrases. A lire ses Chroniques, je le regrette.

Xavier Mauméjean : c’est hélas un rendez-vous manqué avec le cinéma. Il a été remarquablement lu, et remarquablement trahi.

Francis Mizio : un point de l’histoire devenu une icône encombrante dont il faudrait peut-être que les auteurs comme les lecteurs s’éloignent  : d’abord il n’est pas le seul à avoir inventé le Néo Polar. Ensuite, s’il n’avait pas été à la fois écrivain/critique/éditeur/théoricien, c’est-à-dire au point nodal du mouvement et donc forcément incontournable, je me demande si on le sanctifierait tant puisqu’il me semble du moins qu’il n’a fait qu’importer une approche américaine (La Moisson Rouge, etc). Enfin, à travers le culte actuel, Manchette, malgré son immense talent et ses qualités plus qu’évidentes, je vois un problème pour le polar/roman noir actuel.

Il faudrait peut-être s’inquiéter du fait que le Néo polar est devenu phagocytant et castrateur. Les générations d’auteur suivantes sont en effet aujourd’hui pour exister soient contraintes d’être suivistes, d’être inféodées –soit faire du Néo Polar en utilisant le réel et le politique énervé maintenant davantage comme un code de plus de la trousse à outils du genre que comme un stigmate de leur sincérité politique viscérale –le Poulpe en a été l’exemple criant, (mais les lecteurs de polars aiment beaucoup la répétition et retrouver leurs chaussons, alors ça marche)- soit se construire souvent isolément en contre, chercher d’autres pistes pour revivifier cette littérature, et alors aucune place ne leur est réellement reconnue par le lectorat pointu-qui-lit-beaucoup et sans lequel on n’existerait pas... Il est vrai que les acteurs du Néo Polar sont encore actifs, créatifs et pour certains encore bougrement talentueux. Mais ils occupent la scène et empêchent toute réelle innovation de s’épanouir. Alors ça s’étiole.

Je veux dire par là aussi qu’en fait que le polar comme littérature d’intervention n’a pas bougé depuis les années 70 –ou sinon s’est dénaturé en thrillers merdiques ou en caricature de la gesticulation politique, et qu’il faudrait plutôt que de sanctifier les icônes aider à impulser des nouveaux courants. L’expérience des éditions Baleine –hors le Poulpe- comme laboratoire de recherche empirique avec ses hauts et ses bas était en ce sens indispensable. On sanctifie peut-être Manchette parce qu’inconsciemment on sent bien que cette littérature est en plein appauvrissement. Mais c’est bien l’époque de tout muséographier pour ne pas essayer de construire d’autres futurs, puisque le présent est trop accablant.
A notre époque, faire du Néo Polar si l’on est pas de la génération de ses créateurs qui seule me semble apte et crédible à continuer le genre, n’a plus aucun intérêt pour un auteur plus jeune puisque le livre est dans l’incapacité, plus que jadis encore, de secouer les consciences. C’est un genre de génération dont le goût s’éteindra certainement avec la même génération de lecteurs puisque la dépolitisation a gagné les générations de lecteurs et d’auteurs suivantes. Le seul cas qui me semble davantage digne d’attention serait celui de Daeninckx, par son approche historique, qui du coup est pérenne en faisant appel à la mémoire, à la lutte contre l’amnésie et du coup à une forte lecture du présent, et fait l’exemple encore qu’un bouquin peut foutre la merde sainement. Je pense à Cannibales, écrit des décennies après Meurtre pour mémoire et qui a eu ce talent formidable en quelques pages pourtant pas toujours bien fichues, de faire depuis soudain parler des saletés de l’époque coloniale et de nous mettre un coup au plexus. Je pense au récent roman de Jean-Paul Jody aussi, sur le Rwanda (“La position du missionnaire”), qui est d’un genre remarquable car quelque peu novateur (“docu-histoire-fiction”). Le reste, pour ce que j’en lis maintenant, c’est du clin d’oeil politique à un lectorat qui veut se rassurer sur ses lectures et ses convictions en restant confortable. On est entre amis, mais ça devient de la littérature de vieux, des messages envoyés de l’autre côté de la table durant le goûter des amis du club de l’âge d’or.

Pour ma part, j’attends celui qui va secouer tout ça. Hormis, aux USA, Chuck Palahniuk qui me semble avoir inventé quelque chose avec l’obsessionnel et le litanique schyzophrène, en parfait miroir de notre époque, je ne vois personne (mais je ne lis quasiment plus de polars par lassitude). On ne parlera pas ici de Dantec car nous sommes entre gens sérieux.

J’ai beaucoup de respect pour Manchette et reconnaît bien son importance, mais aurait-il bien vieilli en tant qu’auteur ? Je ne veux pas citer de noms de sa génération qui ont continué à faire ce qu’ils ont naguère fort bien fait, mais qui ne sont en réalité plus que des alternatives à la fiction télé.

François Muratet : c’est… Élégance et désinvolture, feu sur le quartier général, quel qu’il soit.

Jean-Hugues Oppel : notre père à tous - et, c’est bien connu, il faut toujours tuer le père à un moment ou un autre !

Jean-Jacques Reboux : UN MEC QUI AURAIT DU FAIRE DE LA BOXE ! 

Christian Roux : c’est un style lapidaire au service d’un regard ironique et férocement désespéré.

Colin Thibert : c’est un rayon d’eau froide dans le soleil, une haleine fraîche et mentholée dans le polar français, un auteur insolite et admirable.

Maxime Vivas : l’auteur sans lequel je n’aurais jamais lu de polars (sauf quelques San Antonio dans le train) ». Et là, j’agace forcément.



1 chronique

  • Intéressant de voir que nous n’échappons pas à la règle de trois : il y a les auteurs que Manchette passionne, ceux qu’il indiffère et ceux qu’il agace... Tout a été dit sur son style, bien plus raffiné qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas d’un simple behaviorisme froid, et ce n’est pas un hasard si un styliste comme Echenoz s’en réclame. Manchette écrivain, critique...mais aussi traducteur, et l’un des maîtres dans ce domaine.

    Voir en ligne : Journal d’un traducteur

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