Driss Chraibi, figure de la littérature marocaine, est mort dimanche 1er avril à l’âge de 80 ans, a annoncé lundi l’agence de presse marocaine. Bibliosurf vous invite à lire un article écrit il y a quelques année par Yann Venner.
L’inspecteur ALI au miroir de l’Autre
Du "connais-toi toi-même" à l’intersubjectivité
Du JE(U) au NOUS
Le roman policier alter-natif
De l’écriture de la révolte à l’écriture jubilatoire
Tous ces titres pour annoncer une enquête, entre-eaux-les-lignes, troubl(é)es par le rire, le réel et l’imaginaire.
Nous allons étudier comment Driss Chraïbi se sert d’un narrateur, héros perspicace et facétieux, pour mieux dénouer nos certitudes, mettre à terre le crime et dénoncer les travers individuels ou collectifs de nos sociétés respectives, occidentales ou dites orientales. Nous verrons aussi comment la double culture, la bilangue et les discours hétéroglosses perturbent, servent ou relancent la diégèse, dans un joyeux carnaval où le sérieux fréquente le grotesque, où le rire déjoue les faux semblants, et où les jeux de miroir entraînent le lecteur dans une spirale théâtralisée, grotesque et joyeuse.
Plusieurs titres nous serviront d’étais
- L’inspecteur Ali Denoël 1991
- Une place au soleil Denoël 1993
- L’inspecteur Ali à Trinity College Denoël 1996
- L’inspecteur Ali et la C.I.A. Denoël 1997
L’intrigue policière proposée par Chraïbi est à la fois une enquête sur l’autre
et une rencontre de soi-même. Cousin de Columbo, mal fagoté, d’allure "plouc" ou
bêtasse, cousin ou frère de Renart, le héros libertaire et cruel du roman de
Renart au XII siècle, l’inspecteur Ali est un grand échalas, maigre comme un
matou oublié dans un grenier. Sorte de marginal, bien qu’inspecteur de la Police
Royale Marocaine, Ali navigue entre les langues et entre les cultures, Ã l’aise
comme un poisson qui aurait des ailes et un flair instinctif. C’est une sorte de
Poulpe, ou de Charlot aussi, qui sait être tendre, romantique et surtout
amoureux des fleurs, des femmes et de la vie. Le rire populaire d’Ali, raconteur
d’histoires drôles, Ali prénom du gendre du Prophète, fils d’un gardien de four
public, est à la fois rabelaisien, san-antonionesque, et surtout fédérateur,
appelant à la paix des coeurs et à l’abolition des nations, de leurs
civilisations dévoyées et rongées par l’Histoire et ses Dieux, ces maux absolus.
Chraïbi utilise le terme de polar marrant, voire déconnant, pour rompre - à une
certaine époque - avec l’image d’une littérature maghrébine en train de
s’essouffler dans une quête de revendication identitaire, soit trop tournée vers
elle-même, le solipsisme natif, soit adossée à l’Histoire ou au tragique
permanent, ce qui peut finir par lasser. Il ne souhaite pas bien sûr, la mort de
ses collègues d’écriture, mais se veut le pourfendeur des vieilles idées qui
sont le chancre de l’humanité.
"
Chraïbi est un rebelle qui rame à contre-courant et qui ne tient compte ni des
honneurs surfaits, ni de l’establishment. Lui aussi bien sûr a parlé haut et
fort à travers plusieurs romans, en dénonçant le patriarcat, les excès d’une
religion dévoyée, la misère des femmes et les abus de pouvoir, la terreur
exercée au nom du Dieu argent. Lui aussi a su utiliser cette "violence du
texte", cette stratégie d’écriture qui fait voler en éclats les dogmes et
l’hypocrisie, le racisme et l’intolérance, mais ce changement de cap - cap
d’espérance et non plus de désespérance pour la littérature dite maghrébine -
apporte un vent de fraîcheur et de quasi naïveté. Un peu comme la naissance d’un
nouvel enfant, un peu comme "une naissance à l’aube", titre d’un de ses romans.
Il appartient aussi à l’écrivain né à El DJADIDA, La Neuve, de renouveler le
genre romanesque, qu’il soit policier ou non. Dans l’esprit musulman, il me
semble aussi de bon ton de réactiver le passé au miroir du présent, de n’être
pas soumis à Dieu comme un prisonnier du mektoub figé et stérile, mais de relire
le texte sacré comme une renaissance, une découverte à chaque lecture.
La ruse va donc jouer une grande place dans les enquêtes menées par l’inspecteur
Ali. Moteur de l’action et du suspens, miroir tendu à l’autre, mais miroir
déformant, la ruse est le grain de sable qui agace, elle est la figure du doute
permanent qui voile et dévoile, la ruse va user et abuser le coupable et
quelquefois même le lecteur.
Le jeu de miroir, les effets dialectiques du langage, vont créer un doute, mais
un doute fécond.
" Un miroir était accroché au-dessus de l’évier. Sourcils froncés, mostache
taillée en brosse à dents, bouche ouverte, qui était ce type qui le fixait comme
un suspect dans un commissariat ? Tous deux éclatèrent de rire."
Qui suis-je ? qui est l’autre ?
Le polar, la littérature policière offre un contact faste avec la réalité
d’autres cultures. Le polar est l’un des rares et précieux moyens pour le sujet
de sortir de son solipsisme natif, de pénétrer dans ce qui est par définition
impénétrable : la conscience d’autrui telle qu’elle reconstruite imaginativement
dans les textes littéraires. Ce désir d’entrer dans la conscience de l’autre,
que la vie quotidienne nous refuse, la littérature nous le donne. J’ai accès Ã
l’altérité et cet accès me permet de revenir sur moi-même dans de meilleures
conditions.
Il faut aussi remarquer que par le passé, dans la littérature dite maghrébine,
la place du JE, de la première personne n’était quasiment jamais autorisée,
comme s’il fallait toujours parler au nom de la collectivité ou de la tribu.
L’écriture ne permettait pas au sujet d’advenir, ni de se mettre en scène.
Lire P.138 Une place au soleil.
Le thème du doute, de la suspicion, le fait d’être suspect à soi-même, mettent
le narrateur dans une position très inconfortable. Ici, pas de narrateur
omniscient et sûr de lui, pas de vérité toute faite. Chacun semble coupable de
quelque chose, chaque personnage est plus ou moins douteux.
L’inspecteur Ali porte un regard lucide sur lui-même et cette lucidité s’appelle
le soupçon. Il est en face de l’autre comme en un miroir, à la fois étranger Ã
lui-même, de par sa double culture peut-être, et solitaire parmi la foule.
Orphelin, déterritorialisé, désoccidentalisé, désorientalisé, le fils du gardien
d’un four public ne peut s’en sortir que par la farce et le rire. Sorte de héros
prométhéen, Ali semble initié, de par sa bilangue et sa double culture, de par
sa force métissée.
Il a volé le feu aux dieux, il fait éclater les tabous et réveille les
consciences endormies. Mais à l’inverse de Prométhée, sa démesure, son hubris,
n’est pas tristement prométhéenne, car sa démesure est joyeuse, iconoclaste,
faite pour le rire plus que les larmes.
L’enquête policière oscille et bascule toujours entre hilarité et drame. Des
histoires drôles, dignes des fois de l’almanach Vermot viennent illustrer un
propos , apportent une bouffée d’air frais dans le récit, non pas pour détendre
l’atmosphère de façon inopinée, mais simplement pour caviarder un récit trop
savant ou abscons, comme si Chraïbi n’avait pas peur de se moquer de lui-même.
Ce clin d’oeil au lecteur pour dire" je suis en train d’écrire, mais je n’ai pas
la grosse tête, mon héros est populaire et doit le rester, pas de roman à thèse
ici, pas de roman à clefs" comme il est dit dans le paratexte de l’Inspecteur
Ali.
Chraïbi sait où il va quand il écrit car il commence toujours par la fin, il
connaît la fin de l’histoire avant nous, et son intrigue progresse
inéluctablement vers cette fin, même si pour y arriver il utilise tous les
outils d’une écriture moderne ou postmoderne : digressions, ruptures de style
(du savant au grotesque), ellipses narratives, dialogues à l’emporte-pièce,
connivence avec le lecteur, micro-récits dans le récit, extraits de presse,
collages, définitions de mots croisés ;; ;etc...
Tout cet attirail littéraire, ces stratégies d’écriture pour parler bien, lui
permettent de bricoler dans l’incurable, incurable synonyme du verbe vivre comme
disait Cioran... mais il est mort d’ailleurs, ajouterait le narrateur. Vivre
donc, mais avec jubilation, sans assommer le lecteur avec " la souffrance
d’écrire, de l’enjeu politique des nations," sans asséner haut et fort que le
Moi souffre, que c’est bientôt la fin de tout.
Chraïbi écrit donc ses histoires en remontant le temps, en prenant le temps Ã
rebrousse-poil, et par la même occasion la grande Histoire, celle avec sa grande
hache, comme disait Georges Pérec. "Il est mort lui aussi d’ailleurs" ;
Aucune théorie littéraire, aucun dogme semble nous dire l’inspecteur Ali.
"Prenez du bon temps, celui de me lire et si chacun est condamné à écouter, Ã
lire une histoire, une enquête, pitié, rions ensemble" !
Ali ! faites nous rire et faites les taire, ces acteurs médiocres, ces barbus de
pacotille, ces intégristes de toutes les religions, ces sorbonnards qui ne
valent pas mieux qu’un âne.
Ali est comme l’âne, un portefaix de nos douleurs, un montreur d’ombre et de
lumière, mais c’est un âne heureux, qui croit en l’Homme, et non un homme savant
et malheureux qui croit connaître l’âne parce qu’il est sur son dos et qu’il
croit braire mieux que lui !
Tous ces propos ont besoin d’être étayés par des citations, des marocanismes, des exemples de diglossie, d’alternances codiques, et la place me manque...
A vous de lire et bonnes enquêtes !