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Comment en êtes-vous venu à diriger "Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française " anthologie publiée aux éditions Omnibus ? Quels ont été vos critères de sélection ?
Je m’intéresse à l’histoire de la science-fiction française depuis une quinzaine d’années. C’est une très belle histoire, peut-être la dernière terra incognita de la littérature française, souvent en relation avec les mouvements d’avant-garde, et qui a influencé la formation du genre à travers le monde. Mais il faut que les textes circulent ; entre le dernier tiers du dix-neuvième siècle et 1950, il s’en est publié environ trois mille et très peu sont disponibles aujourd’hui. J’ai composé l’anthologie comme ça, en piochant dans ce que l’école encyclopédique française considère comme le meilleur et en me fiant ensuite au plaisir de lecture que je prenais. J’ai fait le livre que j’aurais aimé trouver à quinze ans.
Etes-vous un grand lecteur de SF ? Et faut-il être un grand lecteur de SF pour vous lire ?
Je crois que j’ai pratiquement tout lu des origines à l’an 2000. Au début, j’écrivais pour les lecteurs de SF, oui – disons les lecteurs des collections spécialisées. Une partie du plaisir résidait dans la connivence, les références communes ; ce n’est plus aussi simple aujourd’hui. Le haut-lieu rassemble des histoires écrites pour tout le monde.
Le haut-lieu est un recueil de textes qui ne sont pas des nouveautés. Un prochain roman de Serge Lehman, c’est de l’ordre de l’utopie ?
De l’anticipation (j’y travaille).
A la fin du recueil, il figure une chrono-bibliographie très détaillée de vos oeuvres. On retrouve ce souci du détail dans votre écriture. Cette fabrique de la phrase, vous l’avez acquis en forgeant ou est-ce une facilité qui vous est propre ?
Non, vraiment, aucune facilité. J’ai écrit ma première nouvelle publiée à dix-sept ans, quand j’étais encore au Lycée et je n’ai jamais arrêté depuis. J’ai fait des romans, des nouvelles, des essais, des scripts pour le cinéma et la bande dessinée, des chroniques dans la presse et à chaque fois, j’ai appris quelque chose sur la phrase, sur ce qui la fait tenir, sur l’énergie qu’elle reçoit et celle qu’elle transmet. Je continue d’apprendre, c’est une des raisons pour lesquelles j’aime ce que je fais. La bibliographie finale rassemble symboliquement ce qui est dispersé : pour l’essentiel, j’ai écrit des textes courts.
La calcification, la réification, la partition... Qu’est-ce qui vous motive à mettre en scène ces concepts ?
Je ne sais pas pourquoi mon imagination a pris cette forme quand j’étais adolescent. Mais elle est restée créatrice jusqu’à aujourd’hui, alors je suppose que ce fut une expérience très intense. J’ai perdu le naturel avec lequel je créais ces histoires quand j’étais plus jeune mais en échange, elles me sont redevenues mystérieuses. J’écris pour découvrir ce qu’elles cachent, comme un géographe en pays inconnu : pour donner des noms et dresser des cartes.
Vos nouvelles sont assez angoissantes. Vos personnages sont confrontés à des évènements sur lesquels ils n’ont aucune prise. C’est votre vision de l’humain aujourd’hui, on est tous des cobayes, nos cobayes ?
Non. Ces nouvelles sont angoissantes parce qu’elles explorent une émotion avec laquelle la littérature française n’a jamais été à l’aise depuis qu’elle s’est donnée la clarté pour mythe fondateur. Cette émotion, c’est tout ce qui touche au grotesque, à l’énorme, à l’obscur, à l’indéterminé – toute la dimension terrifiante du sacré. Mes personnages sont confrontés à des événements incompréhensibles dans le monde de tous les jours. Ils visitent un appartement, demandent des rendez-vous à leur patron, se rendent à des stages de formation – et des gouffres s’ouvrent sous leurs pieds. Des phénomènes aux implications tellement immenses qu’ils ne peuvent en saisir que des bribes. Ils sont sans prises parce que c’est la forme même de l’expérience : plonger au cœur du cyclone, accepter le tournoiement, la folie. C’est la seule chance d’apercevoir ce que le monde cache dans son dos.