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Éclats d’enfance La Femme de l’Allemand Jeux croisés Le Père de la petite La femme de l’Allemand

Interview de Marie Sizun

par Yvette Bierry
Mise en ligne le Septembre 2008 | 1731 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Bonjour, Marie Sizun. Depuis 2005, vous avez publié trois romans, Le père de la petite (arléa, 2005), La femme de l’Allemand (arléa, 2007), Grand Prix 2008 des lectrices de Elle, Prix 2008 des lecteurs du Télégramme et, en cette rentrée littéraire 2008, Jeux croisés. Il ne s’agit pas d’une vocation tardive - le désir d’écrire vous habite depuis l’enfance - , pouvez-vous nous en parler ?

Le désir d’écrire : présent depuis que je sais lire. Il ne faisait aucun doute pour moi que je serais écrivain, c’était même quand on me posait, enfant, la question, la seule réponse, péremptoire. J’ai évidemment dû un peu déchanter... composer avec la vie, et attendre, mais avec mauvaise conscience, une espèce de culpabilité. Il fallait que je gagne ma vie : je faisais des études de lettres, le hasard et mon amour pour André Gide (plutôt le hasard que le savoir) m’ont permis de réussir l’agrégation en 1964, je suis devenue professeur... Ce métier très prenant en Allemagne puis en Belgique, ma vie familiale, les enfants... J’écrivotais de petits textes, à la sauvette, que je ne montrais à personne.Ce n’est que lorsque j’ai retrouvé ma liberté - sur tous les plans - que je suis revenue vivre à Paris et me suis mise au travail. On était déjà en 2001 ! J’ai écrit deux romans qui ont été refusés par Gallimard et Grasset. Le troisième, Le père de la petite, a été tout de suite accepté par arléa.

Il semble que l’inspiration de vos romans a pris racine dans votre enfance et, l’éducation qui vous a été dispensée a forgé, en partie, votre personnalité. Qu’en pensez-vous ?

J’ai raconté dans ce roman cette petite enfance très libre et heureuse avec ma mère, en dépit de la guerre, puis le retour de captivité de mon père, et la dislocation de la famille. Mis à part le rapide passage de mon père, je n’avais jamais connu d’autorité. Ma mère me laissait lire ce que je voulais : à sept ans, je pleurais en lisant la mort de Vatel racontée par Mme de Sévigné, à neuf ans Mauriac et Cronin (indistinctement), à douze ans j’avais avalé Zola. Elève médiocre, sauf en français et en latin. Je détestais la contrainte de l’école, la rigidité de certains professeurs, l’ennui que beaucoup distillaient. Quant à la maison, les choses étaient devenues assez difficiles du fait du manque d’argent après la séparation de mes parents, et surtout de la maladie de ma mère, qui était celle de Fanny dans La femme de l’Allemand (où tout est imaginaire sauf justement ça...). Dans ce que j’écris, le thème de l’enfance est important. C’est vrai que je suis restée très attachée à cette période de ma vie, difficile et merveilleuse à la fois, et que j’aime mettre en scène des enfants, parler de leur mystère, de leur vie intérieure. Et bien sûr de la relation entre les enfants et leurs parents, du caractère passionnel de cette relation, qu’elle soit positive ou négative... Un enfant est une personne, une personne secrète, qu’on adore ou qu’on dérange : son regard est un miroir.

L’étude psychologique des personnages vous passionne, pouvez-vous nous le préciser ?

La psychologie des personnages. Je me suis très jeune gorgée de romans et de films, et j’ai continué : je n’imagine pas de vie possible sans ce bain quotidien dans la fiction... Plus sérieusement, du fait de la maladie de ma mère, je me suis passionnée pour la psychologie, la psychanalyse, Freud, Groddeck, Lacan. J’ai même tenté de faire parallèlement à mes études de lettres des études de psychologie mais je n’ai tenu que deux ans. C’est vrai que je fais intervenir l’analyse chez mes personnages, le récit de leurs rêves notamment... j’adore les récits de rêves.

Vous aimez la nature, mais aussi la ville, l’étude de l’environnement et la peinture ; tous ces bonheurs transparaissent dans vos livres, n’est-ce pas ?

L’amour de la nature, l’étude de l’environnement ? Je n’ai pas un amour particulier pour la nature, j’aime aussi beaucoup la ville. Mais c’est vrai que je suis très attachée à la mer, à la Bretagne : on le voit dans Jeux croisés où le cadre de cette plage, de cette lande est symbolique de la reconquête de sa liberté pour Marthe. J’ai toujours dessiné et peint, mais sans jamais prendre au sérieux ce petit talent qui me vient de ma mère, dessinatrice. Je vois avec précision le cadre de mes romans, je connais encore par le détail les appartements - imaginaires - de mes personnages : c’est un vrai bonheur de les créer, de s’y projeter. J’aime les maisons, les emménagements, l’osmose des choses et des êtres. Ecrire, c’est aussi, d’une certaine façon, être peintre : donner à voir et à sentir.

Pouvez-vous nous dire encore quelques mots sur le sujet de Jeux croisés , votre nouveau roman ?

Jeux croisés, mon troisième roman, c’est un peu comme le petit dernier dans une famille : j’y suis très attachée. Et puis c’est celui qui, en apparence du moins, tient le moins à ma propre vie, celui où tout absolument a été imaginé. On peut le lire de diverses façons, comme l’histoire d’une rupture qui donne, étonnamment à une femme l’occasion de se découvrir, de donner un sens à une vie qui n’en avait pas. Ou comme une fable sur le destin. Ou comme un conte sur l’amour maternel et le mystère des enfances. Ou comme une recherche de ce qu’il y a en nous de plus spirituel et qu’on appelle l’âme ? mais voilà qui est bien prétentieux. C’est une histoire où, je l’espère, on puisse s’investir et trouver des réponses à ce que l’on cherche ?

Votre style si fluide et concis, plaît beaucoup et la construction de vos romans est si naturelle qu’elle ne laisse pas apparaître leur canevas. Accepteriez-vous de nous dire comment vous procéder ?

Le style. Question difficile ! C’est aux lecteurs d’en juger. J’essaie d’être aussi naturelle que possible et ça a été très difficile, quand je me suis vraiment mise à écrire, de prendre de la distance par rapport aux écrivains que j’avais tellement aimés, pour lesquels mon admiration était telle, que, lorsque j’essayais d’écrire, je les imitais maladroitement (Proust, Virginia Woolf, Henry James... ). Camus m’a appris la simplicité, la rigueur. Duras, la liberté... Je travaille beaucoup pour arriver à rendre ce que j’écris "proférable", "articulable"... Je parle tout haut en écrivant. Quant aux petits chapitres, ce découpage en scènes quasi cinématographiques, c’est ma façon de rendre la vie, et d’associer plus intimement le lecteur à l’histoire, de lui faire attendre la suite. Mais j’essaie aussi que l’ensemble du texte, du roman, suive un rythme, obéisse à un mouvement qui fasse sens. J’aime raconter une histoire, mais en même temps proposer une pensée, suggérer des questions qui ramènent celui qui lit aux choses vraiment essentielles de notre vie.

Merci infiniment, Marie, de vous être prêtée si gentiment à cet entretien, et surtout pour vos beaux livres si sensibles , si poétiques, si passionnants et riche d’enseignements.

Yvette Bierry, le 17/09/08


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