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envoyer par mail à un amiIl parait que la bible du Poulpe écrite par Pouy fait 500 pages. C’est vrai ? Comment as-tu procédé pour t’intégrer dans cette série ?

Bien sûr qu’elle fait cinq cent pages, et on doit d’abord passer un examen écrit, puis oral avec une sélection très rigoureuse où Jean-Bernard, créateur de la série, l’éditeur, Jean-François Platet, la directrice de la collection, Stéphanie Delestré, ainsi que d’anciens Poulpeurs vous posent des questions extrêmement pointues pour voir si vous avez bien révisé. C’est après et après seulement qu’on peut soumettre un manuscrit.
Non, plus sérieusement, j’aime le Poulpe parce que j’aime, entre autres, « Saké des Brumes » de Romain Slocombe, « Pigalle et la Fourmi » de Thierry Crifo, « L’appel du barge » de Lalie Walker, « La route du Rom » de Didier Daeninckx, et bien sûr, « Le vrai con maltais » de Marcus Malte. Il suffit d’en lire quelques-uns pour savoir qu’on doit commencer par un chapitre sans Gabriel, puis, dans le second, qu’il doit lire dans le journal un entrefilet sur une affaire appelant son attention, et après, il suffit de mentionner, ou de se servir des personnages dits secondaires, Chéryl, Pedro, Vlad, Maria et Gérard. On sait aussi qu’on n’a pas le droit de tuer le Poulpe, même si Laurent Martin s’en est approché le plus possible dans « Certains l’aiment clos », ni les autres. Enfin, rien ne séparera jamais Gabriel de Chéryl, ce qui m’a bien arrangé pour cette histoire parce que ça m’a permis de répondre tout de suite à la question « Qu’est-ce qui va arriver à Gabriel et Brigid, la femme fatale inventée par Marcus Malte dans Le vrai con maltais ? » Hé bien quoi qu’il arrive, à la fin, Gabriel ne peut que retrouver Chéryl.
Même pas mal... Décidément, tu affectionnes les héroïnes qui jouent avec le feu. L’amour, est-ce vraiment le problème ?
Ah, je vois que tu fais allusion au passage où Gabriel dit à Brigid « Tu crois vraiment que l’amour surmonte tous les obstacles ? » et où elle répond « Non, l’amour est l’obstacle. L’amour est le problème. L’amour est la maladie ». Une vraie femme fatale, hein ? Ça, c’est réjouissant à écrire. On est dans les codes. Au moment où j’invente ça, je suis assise devant mon ordinateur avec une tasse de thé mais je suis Ava Gardner dans « Les Tueurs », Veronika Lake dans « La Clé de verre », Mary Astor dans « Le Faucon Maltais », et bien sûr, je suis aussi Bogart, Burt Lancaster (ah mon Dieu qu’il était beau !), Alan Ladd (pas mal non plus). C’est proprement jubilatoire. Comme d’écrire des personnages secondaires très typés. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Isidore Balard, le journaliste qui s’enrhume quand il a peur, et la duchesse espagnole, qui est délicieusement odieuse.
Je t’ai senti à deux doigts de transformer le Poulpe en Gigolo. As-tu envie de mettre à "malte" le machisme du genre ?
Dans le Poulpe de Laurence Biberfeld, qui vient de sortir et que je recommande, « On ne badine pas avec les morts », elle a inventé un amoureux de Chéryl qui est évidemment très jaloux de Gabriel et qui lui casse la gueule dès qu’il peut avant de s’enfuir. Comme le Poulpe de Laurence se déplace beaucoup, New York, Berlin, Tel Aviv, on pourrait penser qu’il va échapper au jeune Roméo mais pas du tout. Ça devient un gag récurrent, on finit par se demander à quel moment incongru il va se prendre une beigne. Alors Laurence et moi aurions-nous gentiment et malicieusement envie de régler quelques comptes aux préjugés machistes de certains Poulpe ? Je ne citerai pas ceux où les personnages de femmes et ce qu’elles vivent avec Gabriel sont du grand n’importe quoi, car comme le dit Brigid, « Je suis un gentleman ». Mais une chose est sure, n’est pas Didier Daeninckx qui veut. Lui, dans « La route du rom », avait créé avec Alma un personnage féminin vraiment crédible et envoutant à la fois, et ce qu’elle vivait avec Gabriel me parle encore des années après la lecture.
Tu évoques Versailles, tu nous promènes à Toulon, Barcelone, Séville, Londres. Ce sont tes villes préférées ?
Toulon, c’est juste un clin d’oeil. Comme mon Poulpe s’inspirait de celui de Marcus Malte, je l’ai fait démarrer là , puisqu’il en est originaire. Je n’ai passé que deux après-midis dans cette ville, et à plusieurs années d’intervalle. Du coup, la scène à Toulon a surtout lieu à l’hôtel, ça m’évite de dire trop de bêtises. Londres, Barcelone et Séville sont des villes que j’aime en tant que touriste. La scène au chocolate bar de Harrods avec toutes les femmes voilées qui ont envahi le lieu et trois banquiers de la City perdus là au milieu, je l’ai vécue. C’était très très très anglais et j’avais vraiment envie, en parlant de Londres et Séville, de créer un décor « charnu », vivant, où on sente qu’on est dans ces villes là et pas dans une autre. Mais mes villes préférées, celles auxquelles je suis le plus attachée, c’est Buenos Aires, New York, Paris et Versailles, parce que j’y ai vécu.
Tu as construit une intrigue assez complexe sur la base d’un trafic d’antiquités afghanes. Pourquoi ce sujet ?
C’est une envie qui date de 2001. J’ai été très choquée, après l’attentat du 11 septembre, quand les USA sont entrés en guerre avec l’Afghanistan. Parce qu’ils recherchaient un homme, ils allaient bombarder un pays ? Je ne comprenais pas. Je me suis aussi aperçu que je ne savais pas vraiment où c’était. J’avais juste une vague idée en tête de talibans qui font sauter les bouddhas de Bamyan et de femmes voilées. J’ai regardé une carte. J’ai lu quelques articles. Et une fois qu’on écartait ceux sur les talibans et le pavot, on tombait sur des histoires incroyables mais véridiques de trésors archéologiques. Alors ça, ça m’a estomaqué. A cause de l’image que les talibans en donnent, je n’aurais jamais pensé que ce pays pouvait être celui d’une culture millénaire qui rend fou de joie (ou de tristesse, vu les destructions) les archéologues du monde entier parce qu’elle est au carrefour de plusieurs influences.
Et il ne faut pas me sortir l’argument « Pendant que des gens meurent, tu te préoccupes des statues ? » Ces statues, elles appartiennent aux gens qui meurent. Ces statues, elles leur disent que dans leur histoire, il y a aussi la Grèce d’Alexandre le Grand, le bouddhisme de la Chine, l’hindouisme du Pakistan et de l’Inde. Quand on laisse les chefs de guerre s’emparer de ces statues (et autres objets d’art, bijoux, pièces d’or, d’argent ou de cuivre, etc.) pour les vendre ailleurs dans le monde, on permet aussi que l’histoire du pays soit falsifiée. On joue le jeu des talibans qui détruisent les bouddhas de Bamyan comme s’ils étaient extérieurs à la culture du pays.
Et ça, le mensonge historique, c’est quelque chose que j’ai traité dans tous mes romans.
Penses-tu au lecteur quand tu écris un roman policier ?
Oh oui ! La question que je me pose le plus, que ce soit en polar, en littérature générale ou en littérature pour ados, c’est comment rendre intéressant pour quelqu’un d’autre ce qui est d’abord très personnel, ce qui m’intéresse profondément, ce qui me tient tellement à cÅ“ur que je vais y consacrer des années ? Comme le chantait Gainsbourg dans « Pauvre Lola », « Savoir s’étendre sans se répandre, c’est dé-li-cat » L’autre question que je me pose quand j’écris du polar c’est est-ce que je suis claire ? Est-ce que j’ai bien pensé à récapituler régulièrement quels sont les indices que les héros ont trouvés, quels sont ceux qui leur manquent, ce qu’ils veulent maintenant ? C’est un vrai casse-tête pour moi parce que je suis beaucoup plus intuitive que logique.
Le prochain roman policier, c’est pour dans 5 ans ?
C’est gentil de poser la question. Le prochain à paraître, ce n’est pas du polar, ce sera à nouveau chez Syros, pour les ados. C’est la suite d’ « Un cactus à Versailles » et ça s’appellera « Trois baisers » J’adore lire du polar. Dernièrement, j’ai beaucoup aimé « Fakirs » d’Antonin Varenne, et en ce moment je me régale avec « L’Aliéniste » de Caleb Carr. Mais c’est dur d’en écrire. Les gens qui méprisent ce genre ne se rendent pas compte. En France, j’aime beaucoup Caryl Férey, Marc Villard, Jean-Bernard Pouy, Hannelore Cayre, Dominique Manotti, Marcus Malte, Fred Vargas, Dominique Sylvain, Pascal Dessaint, Thanh-Van Tran Nhut, la liste n’est pas exhaustive. Quand je les lis, j’ai l’impression que ça coule de source. Bon, comme j’en connais la plupart, je sais que ce n’est pas exactement le cas mais n’empêche...J’aimerais vraiment ne pas attendre à nouveau cinq ans. J’y travaille. En tout cas, les premières réactions au Poulpe me font chaud au cÅ“ur et m’y encouragent.