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envoyer par mail à un amiDifficile de trouver un moment pour interviewer un auteur lors de ce 10° festival de Frontignan. Trop de sollicitations, trop de tables rondes passionnantes, trop de gens intéressants avec qui échanger quelques mots … Malgré tout, n’écoutant que mon sens du devoir, je réussis à sauver quelques minutes pour interviewer [Jonathan Trigell>mot321], auteur de [Jeux d’enfants>1244] paru dans la série noire.
Jean-Marc Laherrère : Votre premier roman a été publié dans la série noire, il s’agit de Jeux d’enfants. Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ? Vous êtes complètement inconnu ici. Nous savons que vous êtes anglais, que vous vivez à Chamonix, mais c’est à peu près tout. Quel est le parcours qui vous a amené à l’écriture ?
Jonathan Trigell : C’est bien mon premier roman, avant celui-là j’étais également inconnu en Angleterre. Ecrire a toujours été ma passion. Tout jeune, à huit ou neuf ans, j’ai gagné un prix très local, pour une histoire de pirates. Puis j’ai étudié la littérature anglaise à l’université et j’ai fait un master en creative writing. Jeux d’enfant était mon travail pour le master. J’ai été publié en Angleterre, par un éditeur qui travaille beaucoup avec Aurélien Masson de chez Gallimard. Il n’est pas spécialisé en noir, mais ils publient également Charlie Williams.
Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avez-vous choisi de raconter une histoire aussi noire ?
Jonathan Trigell : C’était quelque chose que j’avais envie de raconter, un sujet vraiment important. J’ai des amis qui ont passé du temps en prison, qui sont sortis maintenant, qui sont des gens très bien, intégrés dans la société. On en connaît tous des comme ça. Je voulais demander au lecteur si c’est possible de laisser une seconde chance à quelqu’un qui a commis un crime horrible, le plus grave qui soit. Tuer une gamine était ce qu’on pouvait faire de plus grave.
Il y a eu quelque chose de bizarre en Angleterre. Là -bas, il est considéré que tuer quand on est un enfant est plus grave que tuer quand on est un adulte. Or à mon avis ce devrait être le contraire, parce qu’on est moins responsable.
Et puis il y a eu ce fait divers. Mon roman ne le reprend pas vraiment, mais il s’en inspire, il y a des aspects communs. Les deux tueurs ont à peu près le même âge (une dizaine d’années) que les deux garçons qui avaient tué James Bulger en 1993.
C’était l’âge qui m’intéressait. Plus jeunes, ils sont trop jeunes pour être responsables, plus âgés, leur responsabilité ne fait plus de doute. Il existe une zone, entre neuf et onze ou douze ans, où il y a un doute. Ils ne sont pas vraiment coupables, mais ils savent qu’ils font quelque chose d’insupportable.
Jean-Marc Laherrère : Il faut maintenant parler du sujet du roman. A l’inverse des romans noirs habituels, il commence bien après le drame, quand un des coupables sort de prison. Le grand suspense est de savoir s’il va pouvoir se réinsérer et si on va lui donner une deuxième chance. Le roman est construit en un perpétuel aller-retour entre le présent et le passé, avec l’histoire du meurtre que l’on découvre petit à petit. Pourquoi avoir choisi cette construction ?
Jonathan Trigell : J’aime beaucoup les livres et les films qui sont construit comme ça, où l’histoire n’est pas linéaire mais crée une tension entre deux époques. Et puis je voulais laisser planer le doute jusqu’au bout sur la culpabilité du personnage. Je voulais que le lecteur espère jusqu’au bout qu’il n’a pas commis cet acte.
Je lui demande d’espérer cela, de croire que c’est un gars bien, qui mérite sa chance, mais je voulais aussi qu’il décide que, même s’il est coupable, il mérite quand même une nouvelle vie. Parce que c’est ça normalement la justice. Il y a un tarif, la prison, et ensuite on sort et on devrait avoir une seconde chance.
Mais en Angleterre, on a un système qui ne laisse pas cette seconde chance, les tabloïds le poursuivront toute sa vie.
Jean-Marc Laherrère : Et c’est la grand sujet du roman, une charge sans pitié contre une certaine presse britannique, les tabloïds. Sont-ils vraiment aussi atroces que ce que vous décrivez dans le roman ?
Jonathan Trigell : En Angleterre, nous avons une société avec des très grosses disparités. Et c’est également le cas de la presse. Nous avons quelques uns des meilleurs journaux du monde, mais nous avons aussi ce qu’il se fait de pire. Des journaux qui sont responsables, non seulement de ce qui est arrivé à Lady Diana, c’est le cas le plus connu, mais qui ont également fait sombrer des gens normaux ; ils ont détruit leur vie.
Jean-Marc Laherrère : Cette presse est très présente dans le roman noir anglais. On la retrouve dans certains romans John Harvey, mais également dans la trilogie de Jake Arnott, et en particulier dans True Crime où elle met en avant un criminel abruti et en fait un héros.
Jonathan Trigell : Oui. En Angleterre, pour les écrivains, la carte de presse c’est ce qu’il peut y avoir de pire, la poubelle ; c’est un peu le choix entre l’ange et le diable.
Par exemple, s’il y a un politicien, les tabloïds ne vont pas chercher à savoir quel est son programme, mais s’il a une maîtresse, ou s’il est homosexuel. Parfois ils s’en prennent à quelqu’un qui n’a pas choisi d’avoir une vie publique, et décident de le mettre en pièce sur la place publique. C’est une maladie anglaise actuelle. Le problème est que ce sont eux qui vendent le plus. Parce qu’il y a un public. C’est dommage et c’est terrible.
Jean-Marc Laherrère : Le livre n’interroge pas que la presse, il interroge le lecteur. Je me suis senti interpellé, je me suis demandé, à la place des gens qui se trouvent en contact avec le personnage, comment est-ce que je réagirais ? Est-ce que je serais capable de lui donner, moi, sa seconde chance ? Est-ce que c’est bien ce que vous vouliez faire ?
Jonathan Trigell : Oui. Mais je ne propose aucune solution. Je ne fais que poser des questions. Et bien entendu, je pose celle-là . C’est même la plus importante.
Jean-Marc Laherrère : C’est pour cela qu’il est dérangeant. Et il reste ouvert.
Jonathan Trigell : Oui. C’est drôle. On m’a dit ces jours-ci que le héros c’est moi ! J’habitais Manchester quand j’ai écrit le livre, et moi-aussi j’ai traversé la mer et j’habite en France. Comme il le fait peut-être, s’il y arrive.
Jean-Marc Laherrère : J’ai maintenant une question plus générale. Je ne sais pas si c’est un hasard de l’édition française et des traductions, mais ces temps-ci on découvre votre roman, celui de Charlie Williams, il y a peu ceux de David Peace … Est-ce qu’il y a une nouvelle génération dans le polar anglais ?
Jonathan Trigell : Oui, je crois qu’il y a une nouvelle génération, une génération qui a grandi avec les années Thatcher, qui a vu l’Angleterre changer en quinze ans, passer des conservateurs à Tony Blair qui est aussi à droite, même s’il semble à gauche par rapport à eux. Les différences entre les riches et les pauvres est plus importantes que jamais, on a grandi dans un monde différent de celui des anciennes générations, et on a maintenant la chance et l’opportunité d’écrire cela.
Jean-Marc Laherrère : Une dernière question, quel est le futur ?
Jonathan Trigell : Le prochain roman sortira en octobre en Angleterre, il s’appelle Cham, c’est le nom familier de Chamonix chez nous. Il s’appuie sur un fait divers, un violeur qui a fait plusieurs victimes un hiver. J’y parle des frictions entre français et étrangers. Je fais intervenir un jeune homme qui a un secret dans son passé, pas aussi lourd que celui de Jack (le protagoniste de Jeux d’enfants) heureusement. Et j’en profite pour décrire le contraste entre une nature d’une beauté exceptionnelle, et les lieux sombres, sales, dangereux qui existent aussi à Chamonix.
Jean-Marc Laherrère : Merci.