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La marge molle

Interview de Johann Trümmel

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Août 2008 | 1649 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce roman ?

A l’origine, je voulais faire rire mes frères et mes amis. La Marge molle n’était qu’une succession de textes courts qui n’étaient pas reliés par une trame narrative. On assistait aux aventures de Tobias Poule aux toilettes, puis dans une salle de classe, puis dans le métro, etc. Cela ressemblait à une série comique centrée sur un personnage agaçant, ses réflexions biaisées, sa mauvaise foi maladive. Le but était de placer ce personnage dans des situations qui ont posé problème, ou fait honte au plus grand nombre de lecteurs - un blocage face à un urinoir, une gaffe en public, etc – tout en lui prêtant des réflexions honteuses, des bassesses d’esprit dont je suis persuadé qu’elles sont malheureusement banales. Je me rends compte, en vous répondant, que Tobias fonctionne comme un bouffon : il révèle comiquement les défauts, surligne les vices, les miens certes, mais aussi ceux du lecteur.

Aviez-vous des références littéraires en tête avant et durant l’écriture de ce roman ?

On m’a posé la question, récemment. En cherchant la réponse la plus juste, j’ai été étonné de ce que j’ai découvert. Car même si je n’avais aucun titre ni aucun romancier en tête, de manière consciente avant l’écriture de la Marge molle, je me suis rendu compte a posteriori à quel point je suis redevable aux auteurs qui m’ont marqué.

Je savais, par exemple, que ce que j’écris ressemble beaucoup à de la littérature anglo-saxonne, celle que je pratique le plus. On y trouve des références liées à la culture pop, tout est écrit selon le mode du stream of consciousness, et j’y pousse très loin le souci du détail, comme chez Bret Easton Ellis, dont j’ai adoré les premiers romans, notamment American Psycho. Dans ce roman, on a droit, entre autres choses, à un chapitre entier consacré à la toilette du protagoniste. Cela n’en finit pas, tout y passe, du gommage au brossage des dents, sur des pages et des pages. J’imagine volontiers Ellis rédiger ces pages en se tapant la cuisse. Or, à l’origine de la Marge molle, il y avait cette scène aujourd’hui située vers le milieu, où Tobias se retrouve devant un urinoir public, mais n’arrive pas à se soulager car un intrus prend place juste à côté de lui : il fait un blocage et doit multiplier les stratégies les plus minusculement alambiquées pour enfin vider sa vessie. Je voulais faire durer cette scène le plus longtemps possible, accumuler les micropéripéties, transformer le prosaïque en épique. C’était autant une blague qu’une gageure, un exercice de style.

Mais plus qu’Ellis, je dirais que l’auteur qui m’a le plus influencé est Flaubert, notamment avec Madame Bovary, que je n’avais pourtant lu qu’une fois longtemps avant d’entamer la rédaction de la Marge molle. Depuis, je l’ai relu, titillé par une intuition, et j’ai découvert de nombreuses similitudes avec le chef-d’œuvre de Flaubert, notamment dans le ton et l’attitude adoptés par l’écrivain. A chaque page, on dirait que Flaubert se venge de ne pas avoir été compris avec la Tentation de Saint Antoine, et qu’il se défoule sur les personnages de Madame Bovary. C’est un roman dont l’idée ne vient même pas de lui, ce qui peut expliquer la surdose de bile, de fiel et de mauvaise foi qui en teinte chacune des pages. Homais, Emma, Charles, Léon, Rodolphe : Flaubert les méprise tous et les place dans les situations où ils se révèleront les plus veules, les plus minables. En le relisant, je n’ai pas cessé de sourire les dents serrées… Comme c’est jouissif ! Et pourtant, on ne peut s’empêcher de s’attacher, par intermittences, à cette idiote d’Emma, à cette mauvaise mère doublée d’une épouse abjecte, triplée d’une maîtresse lamentable. C’est cela que j’ai souhaité obtenir avec Tobias Poule : je voulais que ce personnage suscite le rejet, mais qu’on s’y attache de temps en temps, ne serait-ce que parce qu’il est paumé, et comique malgré lui. Si on passait son temps à le haïr, on se ficherait bien de savoir ce qui lui arrive. J’ai donc inconsciemment tenté de retrouver ce va-et-vient entre empathie et rejet que j’avais ressenti en lisant Flaubert.

Enfin, vers le premier tiers du processus d’écriture, je me suis rendu compte que le récit prenait la direction d’un roman d’apprentissage. Tobias Poule est un individu qui part de rien, et doit se confronter au monde afin de s’y intégrer du mieux qu’il peut, comme Rastignac en son temps, la noblesse d’âme en moins. Cette idée m’a plu, d’autant qu’elle me permettait de justifier l’attitude de Tobias, qui passe son temps à observer les gens comme s’il découvrait les us et coutumes de notre société, un peu comme un Persan de Montesquieu, mais sournois, ou comme un Candide tordu.

Votre personnage principal m’a tellement insupporté que j’ai failli arrêter la lecture dès le premier chapitre. Etes-vous conscient que ce roman pourrait rebuter beaucoup de lecteurs et plus particulièrement des femmes ?

Aurais-je donc réussi à créer un personnage aussi détestable ? Car s’il l’est, c’est qu’il est crédible, qu’il n’est pas une caricature. Et là, je jubile. Franchement, ne trouvez-vous pas plus jouissif d’assister aux méfaits d’un salopard, plutôt qu’aux jérémiades d’un gentil ? J’adore ce sentiment de répulsion, j’adore jouer à détester. C’est comme jouer à se faire peur devant un film d’épouvante. Et puis je n’inventerai pas le cachou rond en disant que les personnages dégueulasses sont toujours plus intéressants que les gentils. Valmont est immortel, Danceny n’a pas cet honneur. Je n’avais aucune envie de créer un personnage fade en crise molle, le genre à retourner dans la maison de sa mère pour pleurnicher sur des vieilles photos.

D’ailleurs, j’y repense soudain, un monsieur de chez Gallimard, après avoir lu la première version de ce roman, m’a dit que Tobias Poule, le narrateur, lui faisait penser au personnage sempiternellement composé par Woody Allen dans ses films, surtout dans les derniers. Cela l’enthousiasmait. Pas moi. Cela m’a déçu, je me suis dit que je m’étais un peu planté. Il fallait que je rectifie le tir. De mon point de vue, les personnages de Woody Allen sont certes agaçants, mais on s’y attache néanmoins, tout de suite et pour des raisons qui ne me plaisent pas : ils sont égocentriques, mais au fond, ce sont de bons gars, ce qui les rend un peu fadasses à mon goût. A la rigueur, on aurait juste envie de les bousculer un peu. Un petit coup de pied au cul un brin paternel : voilà ce qu’ils méritent. Ce n’était pas assez pour Tobias. Il devait provoquer le mépris, mais un mépris absolument pas romantique, le même genre que celui suscité par Emma Bovary. Il devait appeler l’insulte, « pauvre con » devait s’imposer naturellement aux lèvres.

J’aime cela. J’adore détester un personnage de roman tout en l’accompagnant de mon plein gré. Patrick Bateman, le protagoniste d’American Psycho de Bret Easton Ellis, est ce qui se fait de plus abominable dans l’humanité. Bardamu est méprisable, il le sait, le dit, le revendique, et on l’aime pour cela, pour sa lâcheté, son côté manipulateur. C’est un personnage lamentable perdu dans un monde lamentable, mais comme c’est lui que l’on suit, on n’a pas le choix : on est de son côté. Idem pour l’Ignatus de la Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole, qui a d’une manière ou d’une autre inspiré le personnage de Tobias sans que je m’en rende compte : comme Ignatus, Tobias doit se confronter au monde en acceptant un emploi, ce qui le met en conflit avec sa personnalité détestable, pétrie d’égoïsme et d’égocentrisme. C’est cela que j’ai voulu obtenir : le sentiment jouissif d’accompagner une petite ordure pourtant assez banale, et de ne pouvoir compter que sur lui, à cause d’une astuce narrative : le point de vue interne. Le lecteur se trouve pris au piège entre le sentiment de rejet et l’instinct d’identification.

Alors si l’agacement met un terme à la lecture du roman, je trouve cela certes dommage, mais uniquement parce que je regrette que le lecteur ne partage pas les mêmes goûts que moi (rires).

Quant aux femmes… Déjà, la supposée misogynie de Tobias est probablement bien en deçà de la violence quotidienne que les femmes ne subissent pas forcément mais que les hommes leur consacrent de manière plus ou moins avouée, dans leur crâne, quand ils les voient passer dans la rue, assises dans le métro, ou quand ils les côtoient au bureau. La misogynie de Tobias n’est pas moins appuyée que celle de Patrick Devedjian quand il traite une rivale politique de salope. D’ailleurs, j’aimerais bien me retrouver quelque temps spectateur de la vie de cet homme, en surprendre les conversations les plus odieuses. Rien de plus distrayant que les affreux, c’est fascinant, pour peu qu’on oublie que ces gens jouent vraiment un rôle dans le monde, qu’ils en font partie, qu’ils votent et peuvent faire souffrir. Il m’est arrivé de rencontrer un Noir qui votait le Pen parce qu’il déteste les Arabes. J’ai trouvé ça tellement crétin que cela en devenait extraordinaire, et j’ai pris un plaisir monstre à faire durer la conversation.

Mais pour en revenir à Tobias, je ne pense pas que ce personnage soit si horrible. En tout cas, il n’est pas hors normes. Il en existe partout, des gens comme lui, et autant de bien pires. Seulement, là, on est dans sa tête, et rien n’est épargné au lecteur de ces réflexions mesquines que tout le monde se fait quotidiennement, mais que l’on ne s’avoue pas, que l’on n’exprime pas à haute voix. Pour cette raison, je ne pense pas que les femmes détesteront ce personnage davantage que les hommes : elles se reconnaîtront tout autant en lui, du moins je le souhaite. Et puis il serait logique que Tobias soit misogyne. Ce trait de caractère ne serait qu’une branche d’un arbre dont les racines sont plongées dans la peur de l’autre et qui en comporte bien d’autres : le racisme latent, le voyeurisme, le narcissisme, le goût de la manipulation, un certain sadisme teinté d’opportunisme, et j’en passe. Mais tout cela à un niveau assez faible, assez banal pour que le personnage ne se réduise pas au prototype du macho, ou du raciste, du voyeur… Il ne fallait pas en faire une caricature ; au contraire, il fallait que le lecteur s’y reconnaisse le plus possible, et que pour cette raison il en conçoive une sorte de honte. Personne n’a le privilège de ces défauts : la bassesse est la chose du monde la mieux partagée.

La gêne qui conduit à vouloir se rendre intéressant voire, pire, à se défouler sur une victime pendant une soirée, ceci est très bien rendu dans votre roman. Quelles ont été les sources d’inspiration pour construire ces personnages ?

Tout le monde a vécu au moins une fois ce genre de scène, soit du côté de la victime, soit de celui du bourreau, soit de celui des spectateurs complices ou passifs. C’est une situation somme toute très classique : la soirée chez Natacha n’est rien d’autre qu’un « dîner de con » - de « conne » en l’occurrence. J’avais donc toutes les chances de toucher le lecteur, d’appuyer là où ça fait mal, c’est-à-dire là où ça fait rire. Mais je n’avais pas envie d’en rester là. Dans cette scène, Tobias achète sa petite notoriété en livrant sa petite amie en pâture aux lazzi mesquins d’une bande de snobs aux petits pieds.

Rien d’autobiographique là-dedans. L’inspiration vient évidemment de mes lectures. Celle de Maupassant, en particulier. Maupassant est à ma connaissance resté inégalé dans l’analyse de la cruauté humaine. Je pense notamment à Boule de Suif, ma nouvelle préférée. On y rencontre une bande de personnages ayant tous des raisons de se sentir supérieurs, du « démoc » provocateur à l’aristocrate – sans parler des femmes, les plus veules – qui se liguent pour flanquer leur geôlier prussien entre les cuisses du seul personnage entier et digne : la prostituée Boule de Suif. Je me rends compte en vous répondant que Sophie doit beaucoup à Boule de Suif, même physiquement, et que Tobias, ainsi que les autres personnages présents à cette soirée, sont comme un écho aux compagnons de voyage de Boule de Suif.

Mais quand vous dites « ces personnages », j’imagine que vous faites références aux autres personnages de la scène, qui forment une petite cour autour de Natacha, comme autant de sous-fifres rampants autour d’une Pompadour de bas étage. Ces personnages valent surtout pour leurs dialogues, que j’ai voulu les plus réalistes possibles. Ces jeunes gens, qui s’imaginent anti-conformistes uniquement parce qu’ils le revendiquent, sans se rendre compte que tout le monde fait la même chose, existent bel et bien, je les ai rencontrés à peu près mille fois quand j’étais étudiant. Le genre à confondre look et prise de position politique, pour qui fumer un joint est un acte de résistance, un bras d’honneur adressé au « système » mais qui, au fond, ne pensent rien, ne votent d’ailleurs pas toujours, et passent leur temps à compléter leur panoplie du petit révolutionnaire en plastique parce que c’est cool. Ce genre de personnes me révulse, car non contents d’être vides, elles se permettent en plus une attitude morale culpabilisante pour ceux qui, comme moi, sont politiquement situés à gauche sans être révolutionnaires (par « révolutionnaire », entendez, grosso modo, amateur de reggae et anti-américain). Je devrais n’en avoir rien à fiche, mais je n’y peux rien : j’ai horreur de la mauvaise foi et des donneurs de leçon incultes. Et ce type de con n’est que trop rarement traité, ridiculisé dans la littérature, contrairement à son équivalent de droite. Ils constituent pourtant une mine d’or humoristique.

Etes-vous prof de littérature comparée ?

Non, je suis professeur de langue et de littérature françaises. Mais je vous vois venir… (rires). Non, je ne suis pas Tobias, ne vous méprenez pas ! Il me ressemble, mais comme un Doppelgänger, un double grotesque, constitué des excroissances immorales que je devine chez moi quoique je les refuse, mais qui sont ici hideusement amplifiées. Je ne peux nier les similitudes entre mon personnage et moi. L’âge, les études, le métier, et même, jusqu’à un certain point, le caractère, je ne le nie pas. Il m’arrive d’être un peu fielleux, je viens malheureusement de le prouver dans ma réponse précédente. Mais cela s’arrête là. Heureusement pour moi, les urinoirs publics ne me font plus peur...


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