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Nymphormation parait en France en plein Krach boursier. Qui a hérité
aujourd’hui du Bouffon-Double ?
Les gens, le peuple, sans aucun doute. Nous finissons toujours par payer pour les erreurs des grands pontes et consorts. Je pense que nous avons de moins en moins de points blancs sur nos dominos. :-) Le jeu est plus dur, mais, du coup, il est à bien des égards plus passionant aussi. Nous vivons des temps intéressants. C’est impossible de prévoir à l’avance, bien sûr. Mais n’importe quel événement qui amène un peu de changement dans le système est plutôt une bonne chose.
N’avez-vous pas consommé trop d’ail-LSD et n’êtes-vous pas passé définitivement de l’autre côté du miroir ? Un Manchester qui sent le curry et envahi par des publimouches, vous êtes allé chercher ça où ?
En fait, j’ai toujours évité de prendre des drogues de ce type, parce que j’ai une tendance à la dépendance dans ces domaines. Du coup, il m’est très facile de prendre la mauvaise pente et de la dégringoler. J’ai été alcoolique pendant des années, et les trois quarts de Nymphormation ont été écrits sous l’influence du vin rouge, mais vraiment beaucoup de vin rouge. L’une des choses les plus importantes, pour moi personnellement, concernant ce livre, c’est que j’ai réussi à arrêter de boire durant son écriture. Le dernier quart du livre (mais ça n’a rien à voir avec l’agencement des dernière pages), je l’ai écrit totalement sobre. Et je me demande si on peut le voir en lisant le livre. Et je n’ai pas bu un seul verre depuis, ce dont je suis vraiment fier.
Mais bon, pour en revenir à la question, je prends les choses qui se trouvent autour de moi et je les exagère. Je lie des choses qu’on a pas l’habitude de voir ensemble. Et je remixe. Les différentes parties de Manchester ont des identités ethniques différentes. Le quartier de Rusholme est en grande partie habité par des Asiatiques et est célèbre pour ses nombreux restaurants indiens. J’adore la diversité culturelle, les endroits où il y a une proximité entre les différentes communautés, et je voulais que le roman baigne dans cette ambiance. Et puis, comme je l’ai dit, j’exagère les choses. Je laisse courir les idées jusqu’à ce qu’elles arrivent au bout de la route et je les laisse continuer jusque dans les terres oubliées, au delà des routes, là où il n’y a plus de chemin évident, ni de panneaux indicateurs.
Les publimouches (« blurbflies » en VO, NDT) viennent de la lecture d’une nouvelle de George R.R. Martin, Le Roi des Sables, alors qu’au même moment je devais écrire une notice publicitaire (« blurb » en VO, NDT) pour une quatrième de couverture. Soudain, je me suis dit que le mot « blurb » avait un connotation proche d’un nom d’insecte (« bug » est le terme générique pour insecte en anglais, NDT), qui se mêlait bien aux créatures étranges, à ces sortes de fourmis dans la nouvelle de Martin, et l’idée de publimouches est née de la collision de ces deux sources. Elles sont apparues pour la première fois dans une nouvelle (intitulée Publimouches) dans le recueil Pixel Juice. Plus tard, en écrivant Nymphormation, je me suis dit que ces créatures pouvaient continuer à vivre dans le roman, elles semblaient très bien s’insérer dans l’histoire. C’est comme ça que la plupart de mes idées prennent forme, par des fusions étranges.
En France, on vous proclame héritier de Lewis Carroll et de William Gibson. Quelles sont vos références littéraires, vos plus grandes claques ?
J : Pour moi, tout part de Jorge Luis Borges. Je me souviens que, quand j’ai découvert ses nouvelles à la fin de l’adolescence, vers vingt ans, dans le recueil Ficciones (Fictions en français), cela a été une vraie claque. Des oeuvres stupéfiantes. Ce qui m’a le plus marqué, c’est le niveau et la profondeur de son imagination, de ses idées. Il y aura toujours une influence de Borges dans mon travail. Et puis J.G. Ballard, que j’ai dévoré, adolescent. J’ai tout lu de lui. Et, bien sûr, Carroll et Gibson sont très important. Si vous faites un triangle avec Carroll, Gibson et Borges à chaque angle, alors je crois que j’évolue quelque part autour du milieu, parfois plus près du centre, parfois me rapprochant d’un coté ou d’un angle. J’essaie de garder une certaine fluidité dans mon écriture, de ne pas l’ancrer dans tel style très concret, ou telle thématique précise. Une écriture liquide. Mais les plus grosses influences sur mon travail ne sont pas littéraires du tout, mais musicales. Je vous en dirai plus dans la réponse suivante.
Jusqu’à aujourd’hui, la littérature comme la musique et la peinture,
c’est une succession de courants avec des échanges de références qui lient
les époques.
A l’ère de l’ordinateur, nous pratiquons à présent le copier-coller. Que
veut dire remixer en littérature ?
L’influence « numéro un » sur le style et la technique proprement dits de mon travail, ce sont Lee « Scratch » Perry » et King Tubby, et tous les autres producteurs impliqués dans l’invention du Dub Reggae en Jamaïque au début des années 70. J’ai découvert cette musique pendant la période punk, et j’ai été fasciné par l’idée de perforer la musique, de laisser de l’espace entrer dans le mix, d’introduire des sons extérieurs, étrangers. C’était le son de la surprise.
Des années plus tard, quand la scène Rave et Acid House s’est déclenchée en Angleterre, je faisais une tournée de lectures dans des boîtes de nuit, avec d’autres écrivains qui avaient participé à l’anthologie Disco Biscuits (editée chez J’ai Lu en France, NDT). Une nuit, j’entendais la dance music de la salle d’à côté en même temps que le lecteur qui était sur la scène, et les deux sons se mélangeaient dans mon esprit, les mots et la musique, et, soudain, je me suis dit : serait-il possible de remixer de l’écrit de la même manière que la musique est remixée ? Si on pouvait faire ça, qu’est-ce que cela voudrait dire ? Qu’est-ce que ça ferait ? Quelle technique faudrait-il utiliser ? J’étais en plein dans l’écriture de Nymphormation, et quand je me suis remis au travail, j’ai commencé à expérimenter avec l’idée de remix. Cela a conduit aux différents chapitres du livre décrivant les jeux de dominos, où les mots sont de plus en plus remixés à chaque fois. A partir de ce moment, j’ai appliqué le même procédé, mais de manière différentes, dans mes livres et mes nouvelles suivants.
Laisser de l’espace, faire entrer la basse, laisser les mots danser et se mélanger et faire l’amour ensemble, pour voir ce qu’ils produisent, leur progéniture. Et c’est de là que vient toute l’idée du processus Nymphomatic. Mais la base vient de l’écoute de ces faces B étranges, folles, déconcertantes et passionnantes de disques reggae des années punk.
Quelle est la signification du calligramme - mélange de JOUEZ POUR PERDRE et JOUEZ POUR GAGNER en forme de X - qui introduit la 46e manche ?
Oh, mon Dieu, je ne me rappelle vraiment plus les détails exacts. Ça fait un bout de temps, maintenant. Mais j’aime toujours avoir un élément visuel dans mes livres (j’ai étudié la peinture et la sculpture), et j’aime suivre un processus jusqu’au bout, pour laisser le remix se faire de différentes manières. Alors, peut-être que du chaos de l’information peut émerger l’ordre ? D’où l’apparition soudaine de la croix.
Les figures du labyrinthe, du monstre hybride représentent quoi pour vous ?
Ça nous ramène à Borges et à sa fascination pour les labyrinthes. Une fois, il a comparé un livre à un labyrinthe, et c’est une image qui est toujours restée en moi. L’écrivain crée un labyrinthe de mots et le lecteur doit trouver son chemin à travers ces mots. Il y a plein de chemins différents dans le même livre.
Le monstre nous ramène au Minotaure et à Dédale, le créateur du labyrinthe où fut enfermée la créature. Chaque livre du cycle de Vurt [1] a une inspiration mythologique, une manière de laisser le monde antique infiltrer le présent et, au delà , le futur. La nature hybride de la créature me passionne parce que, une fois de plus, c’est l’union de deux éléments séparés, voire plus, qui forment une nouvelle entité. C’est aussi relié à la célébration d’une société diversifiée, et aussi à ma manière de travailler, arrangeant des histoires à partir de séries d’éléments disparates, en échantillonnant, pour reprendre un terme musical. Pour moi, tout ramène toujours à la musique.
Le jeu de dominos, je connais. C’est un jeu simple que l’on joue sous des platanes l’été avec un pastis. Mais la Nymphormation, cela reste de la SF pour moi, un mélange de genres. Vous y croyez, vous ?
Bien sûr. Mais j’ai un profond intérêt pour les marges, là où la SF rejoint la littérature « blanche ». Et les marges où la SF rejoint l’avant-garde aussi, c’est vraiment très intéressant. Je ne suis pas un Faucheur (« a Blade Runner », NDT), je suis un Promeneur des Marges (« A Margin Walker », NDT). C’est beaucoup moins dangereux ! Parfois mon travail se nourrit d’un genre, parfois d’un autre. Chaque histoire, chaque idée a une place qui lui est dédiée dans le champ des possibles, et une grosse partie du travail d’écriture consiste à trouver cette place, quelle sorte de livre cela va être : populaire, avant-garde, SF, urban-fantasy, etc...Quelle est la place de cette histoire dans le réseaux des influences et des désirs ? Lors du processus d’écriture, un livre trouve sa place, il est attiré vers une certaine zone, comme un étrange attracteur (« attractor »,NDT) dans la théorie du chaos. Je crois fermement que la SF a besoin d’interactions avec d’autres cultures. C’est sain, c’est motivant. Des choses bizarres se produisent aux limites, aux frontières, pas au centre.
Êtes-vous un écrivain sans pitié. Avez-vous pensé à vos traducteurs ?
Je suis sans pitié avec moi-même, avec mon art. Je le déchire, le réduit en pièces. J’ai abandonné des romans sur lesquels j’avais travaillé trois ans, parce que je n’arrivais pas à faire ce qu’il y avait à faire, je n’arrivais pas à les rendre vrais. En ce qui concerne les traducteurs, je suis admiratif. Parce que c’est un travail difficile, surtout avec des oeuvres comme les miennes, qui jouent pas mal avec la langue. Je respecte ça.
[1] dans l’ordre de parution : Vurt, Pollen, Alice Automate et Nymphormation, tous disponibles aux éditions La Volte, sauf Alice Automate, ed. Flammarion