FICTION
Album jeunesse - Bande dessinée - Espionnage - Fantastique - Fantasy - Littérature jeunesse - Nouvelle - Récit - Roman - Roman historique - Roman noir - Roman policier - Science-fiction -


DOCUMENTAIRE
Arts - Biographie - Cuisine - Ecologie - Guide touristique - Histoire - Médias - Photographie - Société


Devenez le 1192ème abonné à la lettre d'information

Votre librairie


Achetez sur bibliosurf
Des néons sous la mer.
Verticales, 2008 304 p. ISBN 9782070120758
« Les néons du sous-marin offrent aux visiteurs l’inédite signature rose pin-up d’un bordel (...)
Interview de Frédéric Ciriez
par Bernard Strainchamps
envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami Version imprimable de cet article Version imprimable

A tous les moments de ma lecture Des néons sous la mer, j’ai ressenti votre plaisir à l’écrire. Pourriez-vous nous dire en quelques mots qu’est-ce qui vous a conduit à l’écrire ?

Ce livre s’inscrit dans une longue tradition littéraire de romans sur la prostitution, qui compte en son sein des auteurs tantôt très littéraires et raffinés, comme Jean Lorrain et Marcel Schwob, avec Le Livre de Monelle, tantôt des auteurs plus populaires, comme Alphonse Boudard ou Pierre Mac Orlan, avec Quartier Réservé, et même des auteurs de premier plan qui ont eux-mêmes été acteurs de la prostitution, comme Grisélidis Réal. Sans parler de tous ces livres qui se nourrissent indirectement des figures de la prostitution et des marges sociales et sexuelles – Querelle de Brest de Genet, Mendiants et Orgueilleux, du regretté Albert Cossery, etc. Mes goûts littéraires vont ainsi souvent vers des univers chargés à forte teneur mélodramatique.

Ici, j’ai essayé de proposer ma vision de ce lieu commun des arts et de l’humanité qu’est le bordel : lieu commun, au sens où ceci peut s’apparenter à un travail sur le cliché ; lieu commun, au sens également où la prostitution est une question qui concerne de manière centrale la communauté des hommes. Sans vouloir faire un mauvais jeu de mot, la prostitution est un nÅ“ud de significations complexes à défaire, qui engage des registres politiques, économiques, sexuels, fantasmatiques, moraux, idéologiques, etc. C’est ce rôle qu’essaiera de remplir le narrateur-vestiaire du bordel aquatique que j’explore ici sur un mode plutôt romantique, dans un sous-marin à quai, en Bretagne, sans réduire les prostituées à un catalogue d’options sexuelles mais en accueillant leur parole – c’est-à-dire fondamentalement la parole de langues de pute que la société néglige. La pornographie prostitutionnelle blafarde n’est donc pas l’objet de ce livre, même si j’appelle un chat un chat et que l’érotisme n’est pas absent de ce texte, sur un mode que j’espère joyeux.

Votre roman raconte la vie d’un bordel portuaire. Il est écrit comme un documentaire avec un point de vue très subjectif qui est affirmé dès les premières pages. Mélange des genres ?

Absolument. Ce livre est lui-même un bordel d’écritures et de significations, un bordel de genres et de formes littéraires, entre fantasmagorie critique (la description faussement méthodique d’un bordel imaginaire) et roman noir (les promenades à moto de Beau Vestiaire, le narrateur, qui part sur les traces de son double fantasmatique Patrick Dewaere, natif de Saint-Brieuc et acteur magnifique du film Série Noire d’Alain Corneau). Ce livre épouse donc la forme impure de ce qu’il décrit : le bordel, maison du bord de l’eau où tout est possible, qui ici prend corps dans un sous-marin - un sous-marin clos oserait-on dire ! -, pour que la coupure avec le monde social routinier soit totale.

Ce roman est une conjugaison de styles. Par exemple, vous avez réussi à écrire des notes de bas de page très documentées au bas de contes immoraux. Ca vous a amusé ?

Oui, il convenait de brouiller les pistes en commentant avec un appareil critique pseudo-scientifique une série de contes érotiques bretons. Ces contes sont à la fois parodiques et sérieux : parodiques, parce qu’ils jouent avec les codes du folklore et de l’imaginaire breton (la mer, l’alcool, la mort, le suicide, par exemple) ; sérieux - et c’est très important pour moi -, parce qu’à l’intérieur du cadre de la fiction, ils sont le don d’un conteur anonyme qui avait besoin de laisser quelque chose au bordel pour payer sa biture.. Ce qui revient à dire qu’ils appartiennent, au sens fort, à la poésie immémoriale de la collectivité et circulent indépendamment de la notion d’auteur, de signature et donc de prestige. Ils se manifestent, sans qu’on s’attarde sur leur valeur esthétique, comme une respiration poétique destinée à l’ensemble du groupe et sont proposés par l’un de ses symptômes les plus explicites : un conteur alcoolique à moitié fou, sans nom, qui a d’ailleurs disparu à jamais au moment où le narrateur, qui lui est en quête de singularisation et ne cesse de courir après le Nom des choses, découvre sa prose…

Les mots, groupes de mots voire paragraphes entiers rayés, est-ce un moyen de dire sans donner l’impression tout en montrant que cela peut être interprété comme immoral ?

Déjà, c’était pour rigoler, car j’aime bien rigoler. Et ce qui me faisait rigoler ici, c’était d’essayer de faire disjoncter le discours explicatif classique qui prétend restituer la réalité des choses et des phénomènes dans un canevas de mots conceptuel et rhétorique en situation d’auto-surveillance – ce qu’est le langage scientifique dans sa forme institutionnelle. D’où un mot mis à la place d’un autre, des confusions placées sous le signe de la farce immature, érotique et potache ; d’où aussi, effectivement, un jeu avec la censure où je cache tout en montrant, où surtout je peux partir en live comme on dit pour libérer le sexe de la pensée la libido sciendi disait saint Augustin mais où sommes-nous perdus dans le vide à justifier auprès de comment s’appelait-il comment s’appelait donc le cuistot le bibliothécaire le libraire virtuel qui aimait la littérature noire les mauvais genres auprès de qui tu devais justifier ta prose la bave de tes jours les rayures de ton pyjama de prisonnier du langage et aurais-tu voulu boire avec lui en jouant des dés de calva au 4.21 dans un bar du port de Paimpol pour le saouler lui dire prophétiquement ses quatre vérités ceci le doigt levé : rien n’existe que le liquide, mon cher Bernard ! Bref, la prolifération de ratures me permettait, pour rester dans la métaphore marine, de lancer quelques vagues et quelques « flots noirs d’écriture » - telle est l’expression que j’utilise dans le texte pour caractériser les rayures, très distinctes, vous l’aurez remarqué, de celles des colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. Mais ce n’est quand même pas une innovation formelle révolutionnaire, on voit ça de temps à autre sur le web et chez quelques auteurs contemporains qui aiment faire ruisseler le jus de leur cerveau malade grâce au logiciel Word !

En cette période de crise, allez-vous proposer à nos gouvernants la prostitution comme commerce de proximité pour relancer l’économie locale ?

C’est-à-dire qu’ici la proposition est finalement moins ludique ou économique en un sens entrepreneurial positif que politique en un sens parodique/critique - ou éventuellement esthétique, en un sens existentiel, et même médicale, en un sens magique archaïque : l’Etat, dans sa version contemporaine dégradée – ce qu’incarne bien sûr l’histoire du sous-marin, ancien vaisseau dépravé de la Marine nationale – est mis à distance par un collectif de déclassés qui se prennent en main pour bricoler leur quotidien et leur devenir, et qui ouvrent ainsi une brèche dans les assignations politiques traditionnelles dont sont victimes putains, fous et marginaux. Le sous-marin Olaimp, paradis bancal en même temps que forme phallique pure, c’est ça : un autre lieu, une autre scène, un ballet d’écritures, de voix et d’existences précaires saisi par le prisme d’un regard pour qui l’esthétique et le dandysme de pacotille forment le dernier rempart contre le néant – ici, le fond de l’eau puisqu’on est sur la mer !

Je précise quand même que ma pratique de l’écriture n’est pas engagée au sens où j’aurais pour projet de dire telle ou telle vérité sur tel ou tel sujet pour en faire don au pays ou à l’humanité. Au contraire, ma conception de la littérature est plutôt asociale, du moins dans le moment de sa réalisation : il s’agit pour moi d’ouvrir un autre espace qui, s’il inclut bien évidemment une prise de position critique, n’est pas le produit d’un contrat avec Pierre, Paul, Jacques ou le Ministère de la santé. Un bon livre, pour moi, est un « attentat », une charge, un engin explosif dont on ne contrôle pas tous les effets – et certainement pas cet apprenti sorcier pris dans l’œil du cyclone qu’on appelle l’Auteur –, en tout cas pas un programme politique ou une solution morale univoque.

Avec les fugues - balades en moto, parties de babyfoot -, vous offrez des lectures jubilatoires. Avez-vous l’écriture facile ?

J’ai l’écriture facile, oui, car je dois souvent écrire vite sur des périodes courtes à cause de mes obligations quotidiennes… mais comme je corrige fréquemment plus que je n’écris, je me retrouve avec un solde négatif d’écriture : moins une page, moins dix pages, moins cent pages… Comme un découvert permanent à la « Société Générale » !

Paimpol et sa région, c’est plus qu’un décor, non ?

Oui, c’est chez moi. Le port, je connais, l’envers du décor aussi.

Interview réalisée par mail le 21 juillet 2008




Agence Bibliosurf.com 9 rue Eugène Gibez 75015 Paris. Tel 01 42 50 58 12. contact