|
Newsletters |
|
ACCUEIL
|
NOUVEAUTÉS
|
GUIDES
|
INTERVIEWS
|
LECTURES
|
SUR LE WEB
|
CONSEILS
|
NUMERIQUES
|
|
envoyer par mail à un amiEugène Green copyright : Robin Davies
La première scène de votre roman est très cinématographique. Pourquoi
avoir opté pour le roman et non pour le film de fiction ?
Si j’ai opté pour le roman, c’est que je pensais ne pouvoir raconter cette histoire que sous cette forme. Je serais incapable d’"adapter" ce roman pour le cinéma. Une partie du récit a une forme s’approchant du cinéma (mais le cinéma est fait de captations de ce que le monde tient pour une réalité, et la fiction romanesque est faite de paroles), mais il serait impossible de trouver un équivalent cinématographique du journal de Jérôme Lafargue, qui occupe au moins la moitié du récit, et qui représente à la fois une tentative de l’être de parler à lui-même - donc d’être honnête vis-à -vis de la réalité - et en même temps une fiction, c’est-à -dire - une autre réalité.
Vous alternez la narration omnisciente et le journal tenu par le personnage principal. Comment avez-vous construit votre roman ?
La narration n’est jamais "omnisciente" - c’est cet aspect du roman traditionnel qui me le rend très antipathique. Les passages qui ne font pas partie du journal sont des recensements objectifs de ce que pourrait voir et entendre un être humain (ou une caméra et un microphone) placé à un certain endroit et à un certain moment précis. Le journal est au contraire entièrement subjectif, mais comme je l’ai dit dans la réponse précédente, il représente la tentative d’un homme d’être honnête avec lui-même, tout en se rendant compte, au moins à la fin, que jeune, il remplit enfin le rôle d’artiste - c’est-à -dire de créateur de fictions - qu’il pensait voir dans son destin. Le roman naît de la juxtaposition de ces deux éléments, et de la tension qui en résulte.
Personne aujourd’hui ne souhaite finir ses jours atteint par la maladie d’Alzheimer. Le devoir de mémoire est institué. Pourtant, nous oublions et souvent pour continuer à vivre... contrairement à Jérôme et Johann Launer....
Je ne suis pas sûr de comprendre cette question, mais j’essayerai d’y répondre, peut-être à côté.
Dans la société actuelle, il y a un "devoir de mémoire", mais il s’agit de remémorer, voire de commémorer le passé (souvent sous la pression de décrets républicains...ou présidentiels). Or, il s’agit là d’une mémoire morte, du type qu’on trouve chez les gens atteints de démence sénile, où le passé ressurgit sous forme de fragments détachés de l’existence actuelle. Ce que recherche Jérôme, et que trouve, presque miraculeusement, Johann Launer, c’est le présent du passé, c’est-à -dire, un seul temps vivant, le présent éternel, qui contient le passé et l’avenir.
En quoi la religion et l’acte de prier peuvent-ils nous aider à ne pas déprimer comme l’étudiant qui pense que son espérance de vie est plus grande que celle de la planète ?
L’étudiant en question est quelqu’un de très lucide, mais une forme de grâce (celle, peut-être, qui est naturelle à la jeunesse) lui permet de vivre dans le présent éternel. Par conséquent, malgré les pronostics alarmants sur le peu de temps qu’il reste à notre planète, ce jeune homme garde l’espérance, et un certain optimisme. Jérôme Lafargue observe que la spécificité de la civilisation européenne, par ses racines à la fois grecque et judéo-chrétienne, consiste essentiellement en deux choses : l’idée, littérale ou métaphorique, de la résurrection, c’est-à -dire, de la victoire de la vie sur la mort, et la notion que la voie de l’élévation spirituelle passe par l’amour. La prière, telle que Jérôme la définit dans son journal, c’est l’effacement de soi, pour ne devenir que le Verbe. Nous fondons ainsi dans l’Un, source du Verbe, et notre être devient amour. Cette expérience mystique est une façon extrême d’entrer dans le présent éternel, où nous trouvons l’espérance.
Jérôme réinvente le passé de Johann Launer...en fait pour se reconstruire. Ai-je bien compris ?
Dans un premier temps, Jérôme cherche son propre passé pour aider Johann Launer. Mais ayant abouti à une reconstitution non seulement du sien, mais de celui de Wenzel Launer, il se rend compte que cette reconstruction, essentielle pour lui-même, ne peut être livrée telle quelle à un autre. C’est un travail que doit faire chaque homme, et également l’Europe, pour retrouver son présent vital. Mais Johann Launer, par une autre voie, et parallèlement, à fait sa propre reconstruction pendant son séjour à Paris, puisqu’il a trouvé dans cette ville son présent, et celle de notre continent. Ainsi, les deux hommes, et même notre civilisation, sont concernés par la résurrection métaphorique que Jérôme suggère à son père dans la dernière scène.