Après trois romans publiés chez Arléa, « Le père de la petite » ( 2005 et 2008 , prix Librecourt), « La femme de l’Allemand » ( 2007, prix des lectrices de Elle, 2008, prix du Télégramme) et « Jeux croisés » ( 2008 et 2009), Marie Sizun vient d’achever « Eclats d’enfance », son quatrième livre qui va paraître le 03/09/09 ; il s’agit d’un récit authentique lié au quartier où dans « la vraie vie », l’auteure a passé son enfance ; il est conçu comme un roman.
Longtemps, l’auteure a rêvé qu’elle revenait sur les lieux de son enfance sans jamais parvenir à son but : arrivée devant la porte de sa maison, invariablement, elle se réveillait submergée par l’angoisse. Mais, dans la réalité, beaucoup plus tard, habitant Paris, elle a eu envie de revoir « ce petit morceau du 20ième arrondissement » qui avait été le théâtre de son enfance, « une enfance qui n’avait appartenu qu’à elle ».
Rentrant de vacances en voiture, elle arrive « très simplement, comme par magie », à la Porte des Lilas et pénètre chez elle, dans « le jardin de son enfance ». Son procédé d’écriture est très habile, elle emploie d’abord la première personne pour désigner et parcourir les lieux, puis se dédouble pour raconter, à la troisième personne, en observateur, la vie de l’enfant dans cet « endroit d’amour, de solitude et d’effroi ». Et l’histoire se déroule ainsi, très naturellement, avec une extraordinaire fluidité et une aisance remarquable. Le personnage de l’enfant n’est autre que « cet enfant-là , enfui , que chacun d’entre nous a été, mais ici retrouvé et entendu ».
Le quartier était métamorphosé, immeubles très hauts, mélange singulier des transformations et de l’autrefois : « Bizarre, cette superposition du présent et du passé »â€¦pourtant les rues d’avant étaient toujours là : « tendresse de leurs tracés, poésie de leurs noms,… le ciel, la couleur du temps… Tristesse et gaieté de ce quartier populaire et rumeur ancienne »â€¦ A plusieurs reprises, l’auteure évoquera, avec une émotion retenue, son petit frère « mort l’an dernier »â€¦ Pas de chronologie dans l’histoire du temps oublié, pas de récit linéaire mais « des éclats de vie, à la fois beaux et cruels, fulgurances librement accueillies, dans ces surgissements d’instants ». Et ce récit ininterrompu, fait de fragments, prend l’apparence d’un roman, avec ses personnages esquissés, comme le père, la mère, le petit frère…, « figures fugitives et mystérieuses » … C’est l’histoire singulière, d’une enfant en train de découvrir la vie, à travers son univers peuplé « d’objets minuscules au regard d’un adulte, mais essentiels pour elle ». Les boutiques lui offrent un spectacle pittoresque, semblable à une galerie de tableaux qu’elle visite et observe minutieusement, portraits très vivants des commerçants du quartier avec leur manière d’être, les événements qui ont bouleversé leur vie, une foule de sensations, d’émotions et de descriptions très riches… La librairie, bleu ciel, magasin le plus prestigieux : quiétude, silence, parfums, univers des livres… Puis découverte de la tumultueuse rue de Belleville qui conduit au-delà de l’enfance, les courses avec la mère ensuite toute seule. Au passage, notons le portrait humoristique du charcutier croqué par l’enfant : « Monsieur Gruat (parfaite congruité de ce nom) a les lèvres gourmandes et aussi grasses que ses rillettes, l’œil un peu semblable à celui du cochon de faïence rose, posé sur la caisse, le nez couvert de veinules apparentes semblables à celles des crépinettes ». Puis le portrait de « la terrible folle » aux affreux doigts crispés : l’enfant tremble d’être un jour « saisie par cette main-là »â€¦
C’était la guerre ; le père était absent et l’enfant, âgée d’à peu près quatre ans, vivait seule avec sa mère qui l’emmène pour la première fois au cinéma des Tourelles : l’apparition sur l’écran de ces grands fantômes noir et blanc, le mystère de cette vie irréelle, quel prodige ! Une année plus tard, le père est rentré. « Nouvel éclat d’enfance » lié à la naissance du petit frère ; l’enfant, accompagnant sa mère aux visites, découvrait le milieu hospitalier. Elle ressent une vraie peur. Que se passera-t-il quand le bébé sera là ? Une foule de questions l’assaillent.
Ensuite elle entrera à l’école, éprouvera le bonheur de comprendre, de savoir, d’être aimée par la maîtresse et de se faire des amies. Elle n’en finit pas, l’enfant, d’apprendre à voir, à écouter. Ne se rassasiera pas de comprendre.
Puis elle ne tardera pas à pressentir la mésentente de ses parents, plongeant sa mère dans une tristesse infinie.
Maintenant, laissons au lecteur le plaisir de découvrir le passage de l’enfance à l’adolescence, si riche en émotions qui participent à la construction de la personnalité de la petite et à son épanouissement.
L’auteure a su se distancier pour s’autoobserver. L’enfant était douée de clairvoyance et d’une force de caractère évidente ; de plus, l’amour de sa mère et l’affection de son père ont favorisé sa capacité à rebondir après les épreuves traversées. Cette errance, « plus rêvée que réelle », a permis à Marie Sizun d’apprivoiser les "fantômes tendres et cruels de son enfance » tout en les respectant pour leur redonner une autre vie. Ce huis- clos et toutes les choses de la vie extérieure ont contribué à faire d’elle « un être vivant, aimant, plein de révolte, d’espoir et de rêve ».
On retrouve avec plaisir son style concis, dépouillé, son écriture simple, pudique, pleine de délicatesse, subtile et poétique…
Très beau livre poignant, dense et tonique bien qu’empreint de mélancolie, où Marie Sizun définit magnifiquement l’enfance :
« Qu’est-ce qu’une enfance ? Ce temps étrange, marginal, secret, infiniment personnel où l’on devient soi, où l’on se met à voir, à entendre, à penser ».
Extrait : « C’est alors, comme elle arrive à la hauteur du terrain vague, sur la gauche, juste en face du jardin d’enfants, c’est alors qu’elle l’aperçoit. Voir du premier coup d’œil ses cheveux d’or brillant parmi les herbes folles. Le petit frère tranquillement assis, là , au milieu des campanules et des fleurs d’anis, le petit frère heureux comme elle ne l’a jamais vu, et qui lui sourit ».
Livre vivement conseillé par Yvette Bierry
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